COMBATS DANS LA CITADELLE D'HANOI


Rapport du
Lt MILLOUR
Rapport du
Cne LASSALLE

Le témoignage suivant est paru en 1979 dans la Revue Historique des Armées. Il s'agit du témoignage du colonel d'infanterie de marine Paul JACOBI (chef de bataillon en 1945) mentionné dans le rapport précédent de mon grand-père. On notera que lui même évoque le lieutenant Pierre MILLOUR dans son récit.

Annexe 2 : Témoignage du Chef de Bataillon JACOBI

En dépit de son appellation héritée d'un passé révolu, la citadelle d'Hanoi était, en 1945, un simple ensemble de casernes, de magasins, d'ateliers…, ensemble ceint soit de murs peu épais, soit de grilles ; elle constituait dans la capitale un îlot d'un pourtour d'environ 2 400 m (3 700 m en y englobant la caserne du 1er RTT au Sud) dont les abords, notamment vers l'Est, ne favorisaient ni les vues ni les tirs.

Pour ne pas inquiéter les Japonais, on avait dû se contenter de construire quelques petits ouvrages légers, en brique (une quinzaine).

Des tranchées de défense passive creusées à l'intérieur se prêtaient d'une part à la défense, d'autre part aux infiltrations.

Placée sous les ordres du général MASSIMI, commandant l'artillerie d'Indochine, la défense comportait 2 quartiers :

  • le quartier nord (front 700 m) tenu par le 4ème RAC,
  • le quartier sud (front 1 700 m) divisé en 4 sous-quartiers :

A - Le sous-quartier A, constitué essentiellement par la caserne Brière de l’Isle, était défendu par la portion centrale du 9ème RIC (services, compagnies de passage, 1er Bataillon, moins 1 cie, détachement motorisé d'Hanoi « DMH » du lieutenant BIDEAU) qui fournissait également des renforts aux autres sous-quartiers.

B - Lorsque des effectifs importants du 1er RTT stationnaient à Hanoi, le sous-quartier B était rattaché à ce régiment ; il en fut ainsi le 9 mars 1945.

C et D - La défense des sous-quartiers C et D, incombait respectivement à la sous-direction d'Artillerie et à l'Intendance.

A noter que les dénominations « quartier », « sous-quartier », employées ici parce qu'elles figuraient dans le plan de défense, n'ont rien à voir avec la terminologie habituelle. Il en est de même pour les termes « groupes », « groupements » que j'utiliserai pour désigner des formations hétérogènes.

Le coup de force japonais fut localement une demi surprise : alertées le 8 mars, nos troupes furent déconsignées le 9. Beaucoup de marsouins du 9ème RIC profitèrent de la levée de la consigne pour se disperser en ville après le travail ; il en fut certainement de même dans les autres corps.

Restaient dans la caserne Brière de l'Isle, les gardes et piquets de sécurité du 9ème RIC ainsi que, sur pied de guerre, le détachement motorisé de la Légion (DML) qui, venant de Langson, se disposait à faire mouvement sur Tong dans la nuit du 9 au 10. Le DML comportait, outre un peloton de commandement, un peloton de motocyclistes et un peloton de 4 automitrailleuses.

Le 9 mars, à 20 h 10, les Japonais attaquaient la citadelle après l’avoir discrètement investie ; d'emblée, leur effort porta sur la face est.

Surpris en ville par l'alerte, certains de nos cadres et hommes purent rejoindre ; dans cette tentative, d'autres furent tués ou capturés.

Chef de bataillon au 9ème RIC, mais en instance de départ pour Tuyen Quang, j'étais alors chez moi. Je n'ai entendu le canon qu'à 20 h 30. J'ai rejoint la citadelle et, vers 21 h 15, je me suis mis à la disposition du chef de bataillon ABEILLE du 9ème RIC qui, en l'absence du titulaire (lieutenant-colonel C. NOSMAS fait prisonnier en tentant de gagner son poste), commandait le quartier sud.

Le sous-quartier A (Brière de l'Isle) était sous les ordres de l'officier de permanence du 9ème, le capitaine OMESSA, commandant la compagnie de passage. Le titulaire, chef de bataillon D'ALVERNY, ne pouvant franchir les lignes japonaises, devait se joindre au général ALESSANDRI et tomber héroïquement.

Les sous-quartiers C et D étaient commandés respectivement par les lieutenants PETIT et GARDILLON.

N'ayant personnellement aucun emploi, je m'attelais à diverses tâches, liaisons, ravitaillement en munitions… et surtout mise sur pied d'unités de fortune : dans l'obscurité et la bagarre, il fallait prendre, au fur et à mesure qu'ils rejoignaient, marsouins de tous grades, quelques civils, des prisonniers libérés de la prison militaire… tout ce monde se connaissant assez mal. L'encadrement souffrait du manque d'officiers : au l/9ème RIC, par exemple, il n'y avait que le capitaine LASSALLE et le lieutenant PONS, encore ce dernier, blessé plusieurs fois, fut-il mis hors de combat le 10.

Pendant la nuit, après des corps à corps violents dans les bâtiments et les tranchées au cours desquels défenseurs et surtout assaillants subirent de lourdes pertes (à la porte est, l'adjudant SUPERBIET du 9ème RIC résista avec acharnement jusqu'à la mort), les Japonais, très supérieurs en nombre et en armement - leurs vagues d'assaut se renouvelaient sans cesse - réussirent à s'emparer d'une grande partie de la caserne Brière de l'Isle et à balayer le sous-quartier B dont, encerclés, les blockhaus continuèrent cependant à résister. Ainsi l'ouvrage 3 (armes automatiques et un canon de 75) allait de ses feux contribuer à la résistance de ses voisins du 1er RTT, ceci jusqu'à son anéantissement et à la mort, vers 11 heures, de son chef, l'adjudant CABANAC du 9ème RIC, qui avait lui-même remplacé le sergent LATABREGUE grièvement touché.

En fin de nuit, l'explosion d'une poudrière dans la caserne Lizé provoquait quelque émoi dans les sous-quartiers C et D.

La situation devenait critique : outre l'occupation partielle de Brière de l'Isle, les Japonais, submergeant le sous-quartier B, avait séparé le 1er RTT de la citadelle. Progressant sur l'axe de l'avenue Bichot, ils s'étaient emparés de la porte sud que son défenseur, le lieutenant PONS, d'ailleurs blessé, avait dû abandonner sous de violentes concentrations de mortiers et commençaient à entamer le sous-quartier C dont le chef (lieutenant PETIT) était hors de combat.

Sans nouvelles du commandant ABEILLE, je décidais de prendre, au moins provisoirement, sa place.

J'en rendis compte au général MASSIMI qui, peu après, vint me voir, approuva les dispositions prises et me fit part de son intention de tenter dans la soirée une sortie vers Tong.

Peu inquiet pour le sous-quartier D, soumis surtout à d'abondants tirs d'armes automatiques, dont le capitaine d'administration DILLY venait de prendre le commandement, je confiais le sous-quartier C au chef d'escadron VAILLANT venu me proposer ses services.

Renforcé d'une pièce de 75 et momentanément du détachement PONS, précédemment refoulé de la porte sud, VAILLANT devait apporter une aide très efficace aux opérations du sous-quartier A, principalement en agissant par ses feux dans la coulée de l'avenue Bichot.

Et je portais l'essentiel de mon attention au sous-quartier A où, heureusement, le capitaine OMESSA, bien secondé par le lieutenant MILLOUR lequel, porte-drapeau du 9ème RIC, avait fait mettre en lieu sûr l'emblème du régiment, combattait avec brio.

Essayer de contenir passivement l'adversaire eût donné à celui-ci le temps de souffler et d'accentuer sa pression avec ses réserves. Je priais donc le capitaine OMESSA de poursuivre contre-attaques sur contre-attaques. Pour ce faire, il avait, outre une grande partie des éléments présents du 9ème RIC, 2 automitrailleuses et 3 chars FT des détachements motorisés.

Pour épauler OMESSA sur sa droite, reprendre la porte sud et rétablir la liaison entre les casernes Brière de l’Isle et Lizé, je formais sous les ordres du capitaine LASSALLE un groupement d'une cinquantaine d'hommes et d'une AM, lequel, partant d'une base à environ 150 m au nord de la porte sud, devait attaquer sur l'axe, rue de la porte sud.

Bien que n'ayant pu reprendre la porte sud, ce groupement réussit à progresser suffisamment pour étayer OMESSA, soulager le flanc gauche du sous-quartier C et colmater ainsi la brèche qui s'était creusée entre Brière de l’Isle et Lizé. Dans son mouvement en avant, il recueillit les survivants du groupe PONS, le lieutenant PONS étant mis définitivement hors de combat à 14 heures.

L'intensité de la lutte ne devait pas me permettre, comme je l'aurais voulu, de me constituer une réserve suffisante pour exécuter une manœuvre de plus grande amplitude : au fur et à mesure que je parvenais à reconstituer des unités, j'étais obligé de les « dépenser » pour renforcer les uns ou les autres.

Engagés dans des missions de sacrifice dont les exécutants s'acquittèrent avec un complet mépris du danger, les engins motorisés furent détruits au début de la journée mais leur action fut à coup sûr très efficace.

A 13 heures, une grande partie de la caserne Brière de l’Isle était reconquise. Surpris par la violence et la répétition des contre-attaques, l’adversaire se montrait circonspect.

Vers 14 heures, après avoir apporté un précieux appui au capitaine OMESSA, une pièce de 75 du 4ème RAC, en batterie dans Brière de l’Isle, était anéantie avec tous ses servants.

Les munitions commençaient à se faire rares.

Vers 15 h 30, sonnait le cessez-le-feu.

La dernière victime fut sans doute le caporal-chef VIGNAL du 9ème RIC. Clown, disait-on, avant de devenir marsouin, il s'était fait une réputation sympathique en contribuant par ses numéros comiques à animer les fêtes du régiment.

Après avoir combattu vaillamment les 9 et 10 mars, il s'écria, en apprenant notre reddition : « Moi je ne me rends pas. Vive la France ». Il se jeta sur l'ennemi et fut abattu.

Les Japonais nous rendirent les honneurs de la guerre. Le général MIKUNI, commandant la Division japonaise, remit au général MASSIMI un pavillon tricolore destiné à être hissé au mât de Brière de l’Isle ; il le lui donna après la cérémonie. Plus tard, en hommage à la lutte héroïque menée par le 9ème RIC, le général MASSIMI devait me confier ce modeste drapeau.

Des 220 Européens du 9ème qui luttèrent dans la citadelle, une quarantaine furent tués, plus de quatre-vingts blessés. J'ignore le chiffre, certainement élevé, lui aussi, des pertes indochinoises car, les survivants ayant été libérés après le combat, un pointage fut impossible.

Le DML eut 6 gradés et légionnaires tués, 11 blessés.

Ayant dû passer deux fois à l'infirmerie, je pus constater le dévouement du personnel sanitaire, dont le médecin capitaine POUDEVIGNE du 9ème RIC, dans l'accomplissement d'une lourde tâche.

Quelques jours après la reddition, je fus conduit au lieutenant-colonel japonais qui avait commandé l'artillerie d'appui de l'attaque. Il me reçut, entouré de son état-major. Il m'interrogea très courtoisement sans s'offusquer de mes nombreux silences.

Traçant sur un plan les deux flèches qui figurent sur le croquis joint, il justifia ces axes d'effort par la présence de couverts (jardins, clôtures, petites maisons...). Il rendit un hommage, teinté de reproche, aux défenseurs.

« Vous avez dû rapidement vous rendre compte de la grande supériorité de nos moyens et comprendre que vous luttiez sans espoir. Pourquoi nous avoir opposé une aussi longue résistance qui vous a et nous a causé tant de morts ? »

Je lui répondis : « Qu'aurait fait l’armée japonaise à notre place ? ».

Il s'inclina.

 

Rapport du
Lt MILLOUR
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Cne LASSALLE