L'INDOCHINE ET LE COUP DE FORCE JAPONAIS DU 9 MARS 1945


LA PAGE DE FERNAND COLL

Fernand COLL est né le 6 juin 1917. Il est incorporé pour deux ans en 1938 : envoyé dans le Sud Tunisien pour garder la frontière avec la Lybie, MUSSOLINI menaçant alors d'envahir la Tunisie. Il est démobilisé en décembre 1940 et renvoyé dans ses foyers.

Il se rengage début 1941 pour l'Indochine et débarque à Saïgon où il est affecté au 5ème RAC ; puis le Cambodge et enfin le Tonkin au 4ème RAC.

En 1944, en estivage à Chapa, Fernand COLL sympatise avec la famille BOSQUIN : ballades au Pont des Lianes avec les deux sœurs Eliane et Michèle [Michèle BOSQUIN : future femme de M. André BOIDEC], thés et gâteaux à « La Chaumière »...

Le 9 mars 1945, Fernand COLL, alors maréchal des logis chef à Tuyen-Quang, fait partie de la colonne CAPPONI ; il est fait prisonnier par les Japonais le 27 mars.

A son retour de Hoa-Binh, la famille BOSQUIN, le rechercha dans la Citadelle d'Hanoï et put lui apporter du réconfort.

Le 24 août 1946, Fernand COLL embarque à Saïgon à bord de l'Ile de France à destination de Toulon, en même temps que la famille MILLOUR (cf. le récit de ce voyage).


A cette période, je me trouvais être margis de la 9ème batterie du 4ème RAC (ex-comptable de cette batterie), détaché comme gérant du mess de garnison de Tuyen-Quang pour les officiers et les sous-officiers de la Légion, du 4ème RAC, du RMIC, de l'Intendance, etc.

Dans cette nuit du 9 mars, je suis réveillé par un planton qui me dit de rejoindre immédiatement le PC de la Citadelle. Là, le capitaine de SERESIN me dit qu'il y a alerte générale, qu'il est le Commandant d'Armes et que je dois rester avec lui comme sous-officier de liaison. A partir de là, c'est très confus dans mon esprit. (Je crois d'ailleurs que c'est très confus pour tout le monde à la lecture des notes du Capitaine de SERESIN sur ces journées).

Je me souviens d'un incident auquel j'ai été mêlé : on me signale un camion suspect arrivant de la route d'Hagiang. On me donne une escouade de tirailleurs avec l'ordre d'intercepter ce camion et d'amener les occupants au PC. Exécution : je choisis un endroit propice, organise une chicane, dispose mes tirailleurs, etc. Après une longue attente, le camion arrive : sommations, arrêt, encerclement et les occupants escortés jusqu'au PC. Ouf ! Heureusement ce n'étaient pas des Japonais mais des gens qui se repliaient sur Tuyen-Quang après l'attaque d'Hagiang par les Japonais. Il y eut l'épisode du parachutage une nuit : nous faisons la connaissance et l'apprentissage de nouvelles armes, par exemple la « Sten ».

Ensuite, ce fut une longue période d'attente et de changement de commandement, de manque de communications. On sentait bien un manque de plan, de directives ; des attentes de colonnes devant nous rejoindre : LEPAGE, SEGUIN, MILLE...

Enfin, le 13 mars à cinq heures du matin, je suis désigné pour seconder l'Aspirant PALISSE et nous devons quitter Tuyen-Quang avec les éléments hippomobiles de la 9ème Batterie en direction de Vinh-Tuy, le reste de la batterie devant suivre plus tard en camions. Je montais la jument du capitaine de SERESIN qui me l'avait confiée. L'aspirant PALISSE, lui, montait un cheval un peu trop amoureux de ma jument, ce qui nous obligeait à rester toujours éloignés l'un de l'autre. Je me souviens qu'à un moment me trouvant un peu en avant de la colonne, en reconnaissance, j'aperçois des artilleurs s'affairant autour d'un pont enjambant un ravin ou un ruisseau. Il y avait un Capitaine (mais je n'ai pas retenu son nom). Je lui demande ce qu'ils font, il me dit qu'ils s'apprêtent à faire sauter le pont ! Je lui dis mon étonnement étant donné que les troupes de Tuyen-Quang sous les ordres du commandant CAPPONI font mouvement sur Vinh-Tuy et vont arriver bientôt. Il serait donc préjudiciable à leur avance si ce pont était détruit. Après pas mal de discussions il en convient et retardera son opération. Le détachement PALISSE arrive, nous franchissons le pont et continuons sur Vinh-Tuy où nous arrivons après une étape à midi et une halte de nuit.

Là encore plusieurs jours d'attente, on ne sait quoi, on ressent une certaine confusion dans les décisions du Commandant CAPPONI. Enfin, il est décidé de rejoindre Yen-Bin-Xa. Commence alors une longue marche, très dure, la pluie, les sangsues, des pistes boueuses, accidentées, des mulets tombent dans les ravins ; on perd des munitions. A une étape, le cantonnement était situé en bordure d'une rivière et pour prévenir une attaque japonaise par la voie d'eau, j'avais été placé de garde avec un certain nombre d'hommes pourvus de projecteurs bricolés avec des phares et des batteries et passai ainsi la nuit à surveiller la rivière car les Japs harcelaient toujours l'arrière-garde de la colonne.

Puis toujours cette longue marche, on se voyait peu avec les copains ZANINI, LE BERRE, CANU, CESARINI, CLAIRE... Enfin halte à Yen-Binh-Xa. Exécution devant les troupes d'un tirailleur qui avait pillé à main armée dans le village.

Après quelques jours à Yen-Binh-Xa on prend la piste du col Déo-Nam-Yen. C'est le 26 mars que le Commandant CAPPONI décide d'attaquer Coc-Paï.

Comme margis observateur j'accompagne le Capitaine de SERESIN sur la position qu'occupera la seule pièce de canon qui nous reste. On entend des coups de feu mais on ne sait d'où ils viennent, sans doute des montagnards qui tiennent les crêtes et à qui les Japonais ont promis des kilos sel par tête d'Européen. La pièce est mise en batterie. Le capitaine de SERESIN a raconté dans ses notes la suite des évènements. Je me souviens de l'arrivée du commandant CAPPONI avec le drapeau blanc. Puis, c'est encore une longue attente après l'ordre du cessez-le-feu.

C'est le lendemain 27 mars qu'arrive un émissaire avec un mot du commandant CAPPONI nous demandant de nous rendre. Nous sommes aussitôt encerclés par les Japs. Là se situe un épisode que je ne suis pas prêt d'oublier : je me trouvais donc proche à la pièce quand est arrivé un officier japonais qui m'interpelle et me demande (traduit par un interprète) de lui montrer le maniement du canon. Mais j'ai eu beau lui expliquer que je ne connais pas ce canon, car j'ai toujours été comptable ou gérant de mess, il croit que je refuse et s'énerve pas mal, la main toujours sur son sabre. Pourtant c'est vrai, j'avais fait mon instruction sur le 75 de campagne puis avais toujours occupé des fonctions administratives. Je ne connaissais pas ce 65 de montagne nouvellement affecté à la batterie. De toute manière, ils n'auraient pas pu s'en servir car la pièce avait été rendue inutilisable avant leur arrivée. Enfin grâce à force de mimiques et insistances auprès de l'interprète, dépité le Jap me bastonne avec le plat du sabre et poursuit son chemin. C'est ainsi que j'ai failli finir en héros du secret militaire alors que véritablement je ne connaissais pas ce canon. En effet, il n'est pas nécessaire que le margis observateur connaisse le canon.

Ensuite c'est toute l'histoire de la capture. Le retour sur Tuyen-Quang à marche forcée, sans nourriture, la pluie, le crachin, mâchonnant quelques fois du paddy ou du cœur de palmier, les coups de crosse, la fouille.

Je sauve ma montre que je dissimule dans une petite poche de la ceinture de mon short (sans le bracelet). C'est tout ce qu'il me restera. Je dois donner à une halte mes leggins de cuir à un Jap qui, magnanime, me refile ses molletières Arrivée à Tuyen-Quang, la citadelle dévastée, l'humiliation devant la population civile, la bastonnade des pères CHABERT et MILLOT. Dap-Cau, puis rassemblement à la citadelle d'Hanoï et le départ pour Hoa-Binh. Nous sommes tous dispersés, ZANNINI, CANU, de SERESIN, et je me retrouve seul dans ce camion qui nous amène dans un campement de paillotes sur pilotis ; nous logeons sur la terre sous le logement des Japonais au-dessus de nous. Travaux harassants au sommet d'une colline loin du camp. Creusement de galeries de mines à la pelle et à la pioche à la lueur d'une lampe acétylène et à rapide cadence, houspillés par la baïonnette de la sentinelle si on fléchissait. Ce n'est que lorsque nous tombions exténués qu'on nous traînait dehors pour en faire entrer un autre, et ainsi de suite se faisait le relais. Le matin, ceux qui ne pouvaient se lever pour le travail étaient transportés dans une cabane du bout du camp et on ne les revoyait plus.

Enfin un jour on ne monte pas au chantier, nettoyage du camp. On croit à une inspection, mais rien ne se passe. Encore deux ou trois jours. Nous apprenons par des femmes annamites, la bombe, la capitulation du Japon. Des camions bâchés (pour nous protéger de certains éléments de la population excités par le Viet-Minh) nous ramènent à la Citadelle d'Hanoï. Retrouvailles, mais beaucoup sont morts et beaucoup en mauvais état. Jacques FALQUE que nous faisions manger à la petite cuillère avec Valentin DIEBOLD ; il s'en sortira.

Cela se passait fin août 1945. On reconstitue des unités, mais nous sommes toujours désarmés. Les Américains et les Chinois pas plus que les Anglais ne souhaitent le retour des Français en Indochine. Les incidents de Pâques, les Chinois qui nous mitraillent devant la cathédrale d'Hanoï. Ensuite, c'est le transfert sur Saïgon, par Haïphong et la Baie d'Along sur les bâtiments de la Royale. Saïgon plus civilisée qu'Hanoï. Les soirées avec les amis, Serge BEIGNET, sa mère, sa sœur, à la Pointe des Blagueurs.

Je suis rapatrié sanitaire sur l'Ile de France le 24 août 1946 et débarque à Toulon le 17 septembre 1946.