L'INDOCHINE ET LE COUP DE FORCE JAPONAIS DU 9 MARS 1945


LA PAGE D'ANDRÉE DAVID

Louis DAVID, le père d'Andrée était fonctionnaire dans la Garde Indochinoise où les mutations étaient très fréquentes. De 1933 à 1936, les affectations successives de Louis DAVID en tant que Garde Principal ont été : Kien An, Yen Bay, Bao Ha, Lao Kay, Yen Son dans la province de Bac Ninh, puis après un congé en France : Son Tay, Chiné (dans la province de Ha Nam). Ensuite, après son admission en tant qu'Inspecteur : Son-La ; et ensuite, après sa mobilisation en 1939-1940 : Thai Binh, Hanoi, Thai Nguyen et de nouveau Lao-Kay. Ce qui a permis à la famille DAVID de connaître assez bien le Tonkin !

Andrée m'a communiquée les deux textes suivants sur sa jeunesse en Indochine :


Lao Kay, le 9 mars 1945


Texte envoyé à CITADELLES et MAQUIS d’INDOCHINE le 11 Août 1980.
Transmis par Madame de ROHAN CHABOT,
Surintendante Honoraire des Maison d’Education
de la Légion d’Honneur et publié dans le n°157 de FAIRE EQUIPE,
Revue d’Information de l’Association Amicale des Anciennes Elèves
des Maisons d’Education de la Légion d’Honneur.

Aux confins de la haute région Tonkinoise et du Yunnan, Lao Kay, ville frontière au confluent du Fleuve Rouge et de la Nam Ty, faisait face à la bourgade chinoise de Ho Keou, dont elle n’était séparée que par un pont détruit sur lequel passait avant guerre la ligne du chemin de fer du Yunnan. La Chine était si proche que l’on entendait, plusieurs fois par jour, les aigres sonneries des trompettes des forts chinois. Le long de la Nam Ty, la rue des Caravanes était surplombée par une croupe montagneuse à trois niveaux sur le premier desquels s’élevaient la Résidence et la Brigade de Garde Indochinoise, puis le terrain de manœuvres et, enfin le Fort dit « Point A’ ».

Début Mars, d’importants mouvements de troupes japonaises avaient été signalés dans le secteur, plus de 1 800 hommes étaient arrivés en renfort des quelques gendarmes japonais que l’on voyait d’ordinaire et qui occupaient une partie de l’immeuble de la Sûreté.

L’attaque se déclencha vers 22 heures, dans la nuit du 9 au 10 Mars. M. VALÉANI, Résident, vint nous chercher pour nous conduire dans l’abri de la Résidence (le nôtre était situé à l’extérieur de notre jardin et nous risquions de nous faire abattre). Nous franchîmes donc en courant les quelques mètres qui séparaient notre maison de l’abri de la Résidence pendant qu’autour de nous ricochaient les balles sur le gravier du jardin.

Nous fûmes rejoints dans cet abri par M. DELMAS, Contrôleur de la Sûreté, et son adjoint J. de MASSIAC accompagné de sa jeune femme enceinte et de leur bébé : ils avaient gravi sous la fusillade les quelques 200 mètres qui séparaient la Sûreté de la Résidence. Pendant deux heures, ils brûlèrent, dans l’abri, les archives de la Sûreté qu’ils avaient réussi à emporter et qui ne devaient en aucun cas tomber aux mains des Japonais.

Vers 2 h 30, la canonnade se calma. Le silence se fit, le point A’ avait été investi par les Japonais.

Au lever du jour, les Japonais emmenèrent M. DELMAS et mon père Louis DAVID, Inspecteur Commandant la Brigade de Garde Indochinoise. Nous ne devions les revoir que vers 10 h escortés par une section de Japonais en tenue de combat. Ils avaient été conduits dans les défenses extérieures du point A’ pour assister à un nouveau bombardement sur le second fort français situé sur l’autre rive du Fleuve Rouge à Coc Leu, également face à la Chine.

M. VALÉANI fut alors convoqué par le commandant des forces japonaises et se vit ordonner de se rendre à Coc Leu pour obtenir la reddition du fort.

Pendant ce temps, des soldats japonais, se posèrent face à nous, un fusil mitrailleur en batterie, le servant prêt à tirer : nous étions là, alignés contre le mur de la cuisine de la Résidence, une dizaine de femmes et d’enfants français : Mme VALÉANI et ses enfants, Mme de MASSIAC et son bébé, Mme HUS, femme de l’Administrateur adjoint, une jeune femme vietnamienne mariée au Gendarme dont j’ai oublié le nom et son bébé, une jeune fille de Chapa, ma mère, ma sœur et moi-même ; et pendant le reste de la matinée nous attendîmes le retour de M. VALÉANI.

Il revint en disant que le commandant LAJOIX n’avait pas l’intention de se rendre : la garnison du fort avait pris la brousse, il ne restait dans le fort que le commandant, le médecin-capitaine ROBERT, le lieutenant FRÉQUELIN, ainsi qu’un ou deux sous-officiers et ils avaient l’intention de faire sauter le fort avec les munitions qui s’y trouvaient.

Lorsque le commandant japonais fut informé de la décision du commandant LAJOIX il déclara à M. VALÉANI que, dans ce cas, il allait faire fusiller les otages civils et les 60 militaires faits prisonniers dans le point A’.

Ce à quoi M. VALÉANI eut la présence d’esprit de répondre que c’était contraire aux lois de la guerre ! Nous avons eu de la chance ce jour là : ce commandant japonais était moins fanatique et moins sanguinaire que ses pairs de Langson. Il est également permis de penser que les pertes assez lourdes subies par les Japonais pour prendre le point A’ sous le feu de ses défenseurs, mais aussi des batteries du fort de Coc Leu, sont aussi entrées en ligne de compte dans cette discussion. Toujours est-il qu’il donna une heure à M. VALÉANI pour revenir avec le commandant LAJOIX. Celui-ci, informé des conséquences que devait entraîner un « baroud d’honneur » revint en disant « Pour les femmes et les enfants, je me rends ».

Le peloton qui nous gardait en otages replia les pieds de son fusil mitrailleur et se retira. Pendant les quatre jours qui suivirent nous fûmes prisonniers dans nos maisons, sous la garde de soldats japonais. Nous en profitâmes pour brûler tous les codes, archives de la Résidence et de la Garde Indochinoise, ainsi que les drapeaux. Les circonstances et la disposition des lieux ont ainsi permis, à Lao Kay la destruction des archives de la Résidence, de la Sûreté et de la Garde Indochinoise.

Le 14 mars, on vint nous prévenir que nous partions pour Hanoï à pied, cela signifiait environ 300 kilomètres en pleine forêt, le long de la voie ferrée qui était le seul lien avec la capitale. Inutile de dire que nous ne prîmes que le strict minimum : un peu de pharmacie et quelques menus objets, il était inutile de se charger dans une perspective pareille.

Trois cents mètres plus bas, des wagons de 4ème nous attendaient en gare. Des instructions avaient été données pour que nous abandonnions tout dans nos maisons. Nous fûmes transportés à 3 km plus loin à Pho Moï, dépôt des machines de la Compagnie des Chemins de Fer du Yunnan où nous fûmes regroupés avec les militaires prisonniers, le Contrôleur des Douanes, sa femme et son adjoint, M. ETTORI qui, lui, avait été livré aux Safangs (Chinois à la solde des Japonais) lesquels l’avaient assez malmené. Nous fûmes répartis dans les quatre villas des employés de la Cie du Yunnan (qui en trois jours avaient été complètement pillées). Nous devions séjourner là pendant trois semaines : une quarantaine de civils dont douze enfants de moins de trois ans) et une soixantaine de militaires.

Les jours passèrent au rythme des alertes aériennes qui avaient repris (car entre le 9 et le 14 mars, malgré les appels à l’aide lancés lors de l’attaque des Japonais aucun avion américain ne s’était montré…). Plusieurs fois par jour, nos geôliers, escortés de chiens, procédaient à des appels et contre-appels, quand par extraordinaire il manquait un « kodomo » (enfant en bas âge) qui dormait et que sa mère n’avait pas sorti pour l’appel.

Nous devions payer les Japonais pour manger car, disaient-ils, l’armée japonaise n’avait pas de quoi nourrir les prisonniers. Des marchands ambulants vietnamiens rôdaient autour du camp pour nous vendre éventuellement quelques ben chùng… il leur arrivait parfois de se faire battre par les Japonais.

Une quinzaine de jours après nous vîmes défiler le long du jardin une cohorte de soldats japonais en piteux état… Ils avaient dû se faire accrocher dans la brousse par les militaires qui avaient pu quitter le fort de Coc Leu… Ils nous lançaient des regards peu aimables en faisant signe de couper le cou.

Quelques jours après encore, nous vîmes arriver dans le camp quelques militaires français qui, eux, avaient été pris dans la brousse, mais dans le secteur opposé à Coc Leu, traqués par les Safangs ils avaient dû porter dans ses sacs les têtes de certains de leurs camarades décapités à titre d’exemple.

Début avril, tous les civils furent chargés dans un train à destination de Hanoï, où nous arrivâmes après deux nuits d’un voyage assez pénible. Les trains ne roulaient pas le jour en raison des mitraillages de l’aviation américaine. Pendant une journée, nous fûmes entassés dans une salle de la gare de Vietri, avec quelques difficultés nous pûmes échanger quelques paroles avec de jeunes françaises, camarades de lycée, qui nous dirent que de durs combats s’étaient livrés à Vietri.

En arrivant à Hanoi au petit matin, des camions militaires japonais nous attendaient en gare. Il était manifeste que notre escorte ne savait que faire de nous et, pendant plus d’une heure, les camions circulèrent dans une ville qui nous paraissait normale. Nos gardiens finirent par nous faire débarquer sur le trottoir, face au théâtre, devant le garage BOILLOT. Le remue-ménage de ce débarquement réveilla Mme BOILLOT et sa famille, ils ouvrirent leurs fenêtres et, en entendant que nous étions les Français arrivant de Lao Kay nous firent tous entrer dans le hall d’exposition du garage en disant : « Ne restez pas dehors, vous allez vous faire massacrer ! ». Hanoi était, à cette époque, sous le régime du couvre-feu institué par l’armée japonaise.

Dans le courant de la matinée, un civil japonais vint enfin donner des instructions à notre escorte et nous déclara que nous étions libres.

En conclusion, comparativement aux autres provinces frontières, nous avons eu beaucoup de chance : nous avons, certes, servi d’otages, été prisonniers, complètement pillés. Mais à aucun moment les femmes et les enfants n’ont été séparés des hommes et les Japonais n’ont commis contre nous aucune violence spéciale.



La Garde Indochinoise


Exposé de Mme Andrée DAVID
présenté à l’ASAF (Association Soutien à l’Armée Française),
le 3 décembre 2007 :

Si de très nombreux livres ont été écrits à propos de l'Indochine et de la guerre d'Indochine, l'histoire de l'Indochine française reste, comme l'écrit Philippe GRANDJEAN, l'un des épisodes les plus mal connus et les plus méconnus de la seconde guerre mondiale. Et il est de même pour la période dont nous allons parler.

Avant toute chose, il faut rappeler que la superficie de l'Indochine Française était sensiblement de 735 336 km2 (et celle de la France de 551 208 km2) ! Cette superficie étant répartie en cinq pays de l'Union Indochinoise : le Tonkin, l'Annam, la Cochinchine, le Cambodge et le Laos. On trouve en Indochine de hautes montagnes, de vastes plateaux et des plaines très étendues. Au Nord, un très large massif montagneux couvre la plus grande partie du Tonkin et le Laos septentrional (ou Haut Laos). Les chaînes de montagnes y sont orientées, soit du Nord-Ouest au Sud-Est, soit du Nord-Est au Sud-Ouest. Elles encadrent des plateaux élevés comme les Houa Panh et le Tranninh, ou séparent des vallées étroites et profondes comme celles du Fleuve Rouge et du Mékong. Le Mont du Fan Si Pan, point culminant de l'Indochine, a 3 142 m. Puis l'altitude diminue au fur et à mesure qu'on avance vers l'Est. Enfin, dans les deltas où coulent le Thai Binh et le Fleuve Rouge, l'altitude est si basse que dès que les eaux des fleuves débordent, elles inondent d'immenses surfaces.

En feuilletant les livrets militaires de mes deux grands-pères qui, de 1882 à 1894, servirent l'un et l'autre dans les rangs du 4ème RIMA, j'ai pu constater que, mis à part l'utilisation des transports aériens et du chemin de fer, leurs allées et venues entre la Cochinchine (en paix) et le Tonkin (en guerre) ressemblaient beaucoup à ce qu'ont pu connaître cinquante cinq ans plus tard leurs lointains frères d'armes du Corps Expéditionnaire Français. Considérant la superficie des territoires concernés, les effectifs français étaient, déjà en ce temps-là, extraordinairement peu nombreux.

Et c'est alors que fut créée la Garde Indigène de l'Indochine (Extraits de la « Garde Indigène de L'Indochine Française » par Ernest DAUFES, Inspecteur Principal de la Garde Indigène en retraite, imprimerie D. Seguin, Avignon - 1933) :

Dès notre installation au Tonkin, l'obligation s'imposa de confier les provinces sur lesquelles s'étendait notre autorité, à des fonctionnaires ayant une connaissance approfondie des mœurs et des coutumes du peuple annamite et parlant sa langue.

Le remarquable corps d'administrateurs que la Cochinchine avait formé nous permit de le faire en pleine sécurité.

L'origine de la Garde Indigène remonte aux premiers temps de notre installation en Annam et au Tonkin.

L'étude de ce qu'avaient fait les Anglais dans les Indes et en Birmanie et les résultats qu'ils avaient obtenus n'étaient pas sans inspirer Paul BERT qui a vraiment compris la nécessité de mettre à la disposition des autorités administratives une force de police immédiatement utilisable pour les besoins de l'ordre public.

En 1886, la rébellion troublait encore le pays que de fortes et nombreuses bandes continuaient à mettre en coupe réglée. Le corps d'occupation réduit ne pouvait suffire aux exigences de la situation. D'autre part, les charges militaires qui pesaient lourdement sur la population devaient être allégées. Le 6 août, Paul BERT prit l'arrêté portant création d'un corps d'infanterie indigène destiné à assurer, sous les ordres des résidents français et des autorités indigènes, le maintien de l'ordre et de la sécurité dans le pays.

Considérant, avait-il écrit, que les résidents civils doivent être mis à même d'assurer la tranquillité intérieure du pays en faisant appel au concours des autorités indigènes et des populations elles-mêmes ;

Considérant que les forces militaires organisées doivent être réservées pour la répression des mouvements insurrectionnels importants et pour la défense du territoire contre les attaques venant de l'extérieur ;

Voulant d'autre part respecter les principes sur lesquels est fondée l'organisation du canton et de la commune annamite qui est une des meilleures garanties du maintien de l'ordre public.

L'article 4 de cet arrêté est à retenir car il indique une tendance qui s'est toujours maintenue intacte dans la Garde Indigène :

Lorsqu'ils ne sont pas en service commandé, les gardes civils des résidences doivent obéissance et respect aux chefs de canton et aux maires des villages.

C'est ainsi que, dans chaque chef lieu de province, il y avait une brigade de Garde Indochinoise généralement constituée de 500 à 600 volontaires indochinois, gardes et sous-officiers encadrés par un Inspecteur, assisté d'un Sous-Inspecteur ou d'un Garde Principal européens. Suivant les provinces il y avait deux ou trois postes de G.I. comprenant une vingtaine de gardes et sous-officiers indochinois et un chef de poste européen. Cette force civile était chargée notamment du maintien de l'ordre public, mais aussi de toutes les interventions relevant de la sécurité civile… en cas d'incendies, inondations et aussi de la surveillance et de l'entretien des digues dont l'importance était capitale, surtout dans le delta.

Un filet assez dense de postes de garde indochinoise avec pelotons montés chargés du maintien de l'ordre et de la police générale fut établi.

Les Inspecteurs de la Garde Indochinoise ne pouvaient être admis au concours que s'ils étaient titulaires d'un diplôme de langue annamite.

Pendant des décennies, ce maillage permit aux paysans tonkinois de vivre dans un climat plus paisible que celui dans lequel vivaient leurs ancêtres régulièrement piratés par des bandes armées, très souvent d'origine chinoise. La Garde Indigène a contribué pour une part considérable à l'extinction de la rébellion et de la grande piraterie qui, à la suite de la conquête et pendant de nombreuses années, ont si durement sévi au Tonkin, ainsi que dans les grandes provinces du Nord et de l’Annam.

…/…

La propagande révolutionnaire communiste est parvenue à faire de très nombreux adeptes en Annam. Parmi les grandes provinces du Nord, celle du Ngê-An peuplée et si souvent remuante s'est particulièrement montrée accueillante aux doctrines qui lui avaient été prêchées. C'est par milliers que les gens des villages obéissant aux dirigeants communistes, se rassemblaient sous le double signe de la faucille et du marteau pour marcher sus aux mandarins et assaillir nos postes et nos détachements.

On se trouva alors en présence d'une situation imprévue toute nouvelle, bien que rappelant peut-être au début les évènements de 1908, et d'une exceptionnelle gravité. Le dévouement de la Garde Indigène, le tact et la fermeté avertie dont elle témoigna, permirent de faire face avec ses seules forces aux difficultés de la première heure et d'attendre sans aucune crainte l'arrivée des renforts que l'amplitude du mouvement obligeait à demander.

En Cochinchine, les troubles affectèrent une allure analogue à ceux de l'Annam sans en atteindre la gravité ni la durée.

Au Tonkin, l'effet de propagande du parti révolutionnaire Viet-Nam-Quoc-Dan-Dong s'était porté avec une recrudescence renouvelée sur l'élément indigène du corps d'occupation. Un certain nombre de tirailleurs, gagnés à ses idées s'étaient ralliés au parti ou sympathisaient avec lui.

Dans la nuit du 10 au 11 février [1930], deux compagnies d'un bataillon du 4ème Tonkinois en garnison à Yên-Bay se soulèvent. Des agitateurs civils, qui dans la journée avaient pu se concerter avec des tirailleurs amis sans éveiller l'attention, prennent une part active à l'action. Le magasin d'armes est pillé. Plusieurs officiers ou sous-officiers sont tués ou blessés. De minuit à six heures, les révoltés sont les maîtres de la caserne et des bâtiments militaires situés au bas du fort lesquels sont enfin repris de haute lutte par les tirailleurs restés fidèles.

Aux premiers coups de feu, la garde indigène a pris ses emplacements d'alerte. Les Européens habitant Yên-Bay sont successivement recueillis et une démonstration tentée par quelques rebelles pour tâter la garde indigène est repoussée. Le garde BUI-VAN-RANG assure à deux reprises en des conditions singulièrement périlleuses et sous le feu de barrage des rebelles, la liaison avec le commandant d'armes.

Dans les cinq jours qui suivent, les gardes participent à la chasse que l'on donne aux révolutionnaires réfugiés dans la brousse et aux environs de la ville. Leur conduite vaut à leur brigade les honneurs du Journal Officiel où le Gouverneur Général Pasquier l'inscrit dans les termes suivant à l'ordre de l'Indochine :

« Sous le commandement de l'Inspecteur LAFAYE et du Garde Principal CAZES, a fait preuve au cours des évènements qui se sont déroulés à Yên-Bay, le 10 février 1930, d'une haute tenue morale et des meilleures vertus militaires.

Par ses meilleures qualités de courage et de discipline, a contribué d'une manière efficace au prompt rétablissement de l'ordre.

Remarquable unité qui a déjà été félicitée par ordre n°8 du 28 mars 1919 du Général Commandant Supérieur des Troupes de l'Indochine pour s'être distinguée pendant les opérations contre la révolte des Méos de Son-La.

Maintient dans toute leur pureté les traditions de l'honneur et de la fidélité. »

Au moment où éclatait la révolte de Yen-Bay, des bombes étaient lancées à Hanoi sur des commissariats de police, la prison et le service de la Sûreté. D'autre part, le casernement de la Garde Indigène de Hung-Hoa et le siège du Phu de Lam-Thao, dans la même province, étaient attaqués ainsi que le siège du Huyen de Vinh-Bao, dans celle de Hai-Dzuong.

Un nombre assez important de réservistes du premier ban de la Garde Indigène (gardes libérés depuis moins de dix ans) rappelés pour renforcer l'effectif de certaines brigades, répondirent avec empressement à la convocation dont ils furent l'objet.

Une colonne de police forte de 200 fusils avait été formée à Hanoi dans la journée du 17 février et placée sous les ordres de l'Inspecteur Principal MOGUEZ. Des fonctionnaires de la Sûreté et des mandarins en faisaient partie. Cette colonne fut dissoute le 23 mars, ses opérations jointes à l'action rapide et énergique des brigades intéressées avaient promptement ramené le calme dans les circonscriptions des provinces de Hai-Dzuong, Bac Ninh, Kien An et Thai Binh que le mouvement fomenté par les révolutionnaires avait troublées.

En ce qui concerne le Tonkin, il y avait 30 provinces (correspondant sensiblement à des départements) - soit environ 15 000 gardes et sous-officiers indigènes encadrés par une centaine d'Inspecteurs, Sous-Inspecteurs et Gardes Principaux Européens.

Les mutations étaient très fréquentes. De 1933 à 1936, les affectations successives de mon père en tant que Garde Principal ont été : Kien An, Yên-Bay, Bao Ha, Lao Kay, Yen Son dans la province de Bac Ninh, puis après un congé en France : Son Tay, Chiné (dans la province de Ha Nam- Phu-Ly. Ensuite, après son admission en tant qu'Inspecteur : Son-La ; et ensuite, après sa mobilisation en 1939-1940 : Thai Binh, Hanoi, Thai Nguyen et de nouveau Lao-Kay. Ce qui nous a permis de connaître assez bien le Tonkin !

En fait, on pourrait considérer qu'il y avait, en quelque sorte, trois grands cadres de vie, pour les Français vivant en ce temps-là au Tonkin :

Ce qui explique que, dans de telles circonstances, mon père ayant commencé sa carrière comme Chef de Poste, ma mère fut notre institutrice : chaque jour, après la toilette et le petit déjeuner, nous nous installions dans la salle à manger et c'est ainsi que nous apprîmes à lire, à compter et à écrire correctement le français et ceci jusqu'au niveau de la classe de sixième. Car les fonctionnaires des provinces et des postes n'avaient pas d'autre solution que de mettre leurs enfants en pension à Hanoi pour leur permettre de suivre une scolarité normale. Il y avait donc plusieurs écoles et internats. Seul le Lycée Albert Sarraut était mixte.>

La vie en poste impliquait bien évidemment une organisation très différente de la vie en Métropole ou même simplement de la vie à Hanoi ou dans un chef-lieu de province.

Nous sommes arrivés à Bao Ha le 17 juillet 1934, le poste était sur un piton dans une boucle du Fleuve Rouge, le village était dans le vallon à environ 500 mètres. A la gare passaient deux trains par jour : celui montant d'Hanoi qui arrivait en fin d'après-midi après environ dix heures de trajet, et celui qui descendait de Lao-Kay pour aller vers Hanoi qui, lui, passait dans le courant de la matinée, puisque nous n'étions pas très éloignés de Lao-Kay - environ quarante-cinq kilomètres.

Il n'y avait pas d'eau, il fallait aller la chercher au Fleuve Rouge, au pied du piton, la faire décanter une nuit dans des grands bacs avec de l'alun, puis une fois que le limon était déposé, en filtrer une partie pour la boisson. Le reste décanté était utilisé pour le lavage, la cuisine, les toilettes. Tous les légumes étaient passés au permanganate.

Pas d'électricité, bien entendu. Le soir, on s'éclairait avec des lampes à pétrole, des lampes-tempête et la nuit on laissait toujours une veilleuse dans un petit bocal d'huile. Le poste était clôturé avec des miradors aux angles et chaque sentinelle frappait, à intervalles réguliers, sur son petit gong… un coup pour la première, deux pour la seconde, trois pour la troisième, et quatre pour la suivante et ainsi de suite toute la nuit !

Il n'y avait pas de route entre Hanoi, la voie ferrée du Chemin de fer du Yunnan (qui fut inaugurée le 28 mars 1910) et qui est encore en service, constituait la seule voie d'accès en pleine forêt.

>Autour et alentour s'étendait la brousse, royaume du Tigre qui faisait de fréquentes incursions, de préférence à l'heure de la sieste.

Deux anecdotes à propos du Tigre, un jour mon père avait vendu son cheval au mandarin (le Tonkin étant Protectorat, chaque localité et chaque province dépendaient des Mandarins. Le lendemain, je m'en souviens encore, nous vîmes arriver le Mandarin qui dit à mon père :

« – Monsieur le cheval… c'est mort… »

Mon père de lui rétorquer :

« – Mais il était en bonne santé !
– Oui, Monsieur, mais c'est Ong Kop (Seigneur le Tigre)… »

Mon père l'a dispensé de lui payer le pauvre cheval dont le tigre avait dévoré l'arrière-train alors qu'il se trouvait dans un champ en bordure du village.

Nous avions fréquemment la visite de deux missionnaires, le Père JACQUES, qui venait de Yên-Bay et le Père de NEUVILLE, qui venait de Lao-Kay.

Le Père JACQUES jouissait d'une véritable vénération de la part des villageois car, un après-midi, alors qu'il se reposait dans le village, allongé sur sa chaise longue, le tigre était venu faire son petit tour, tous les villageois, terrorisés étaient à l'intérieur de leurs paillotes, personne n'avait bougé. Et tous virent le tigre faire le tour de la chaise longue, flairer les mains du Père JACQUES qui étaient au-dessus de sa tête, et repartir comme il était venu. Si l'on ajoute à cela le fait que le Père JACQUES était un sourcier émérite, on comprendra facilement le prestige et le respect dont il bénéficiait.

Le Père de NEUVILLE était basé à Lao Kay, mais il venait souvent nous voir à Bao Ha. On le voyait arriver à cheval. En général, il restait un jour ou deux, dormait dans la « chambre des passagers » qui était la troisième chambre de notre maison. Le matin, les catholiques du village venaient assister à la Messe qu'il célébrait sur la cheminée dans sa chambre… et c'est ainsi que mon premier souvenir d'une messe remonte à Bao Ha. Onze ans plus tard, le Père de NEUVILLE était, avec nous, prisonnier des Japonais à Pho Moi, et célébrait la Messe dans la pièce où nous étions entassés à huit adultes et un bébé.

Sur toute la rive droite du Fleuve Rouge, les missionnaires des Missions Etrangères de Paris étaient connus, respectés. Tous parlaient l'annamite, beaucoup étaient officiers de réserve et étaient ainsi remarquablement informés. La rive gauche du Fleuve Rouge était dévolue aux missions espagnoles.