L'INDOCHINE ET LE COUP DE FORCE JAPONAIS DU 9 MARS 1945


LA PAGE DE ROGER ROSSI

Né à Hanoï d'une famille de fonctionnaires, enfant, Roger ROSSI a vécu à Hanoï les évènements qui ont troublé l'Indochine entre 1940 et 1950. Etudes au lycée Albert Sarraut de Hanoï, puis lycée François Arago de Perpignan, études supérieures commencées à l'Université de Montpellier, momentanément interrompues, reprises plus tard en Sorbonne. Professeur d'Histoire et Géographie dans la région parisienne.

Aujourd'hui retraité, il raconte ses souvenirs relatifs à son enfance en Indochine :

Le lycée dans la tourmente


Lycée Albert Sarraut. Mot magique ressurgi du fin fond du souvenir et au hasard des lectures du bulletin de l'ALAS. Mais le plus souvent les évocations parues me sont peu familières, sans doute parce que, n'appartenant pas à la même génération, je n'ai pas participé aux mêmes aventures juvéniles.

Mais au moins, ce nom résonne triomphalement dans mon esprit comme le son du tambour du lycée qui marquait les débuts des cours ou des récréations, martelé par l'appariteur de service armé de solides bâtons qu'il maniait d'un geste vigoureux, comme pour pousser sans ménagement vers l'entrée ou hors des salles de cours selon l'heure, les potaches nonchalants.

J'ai fréquenté le lycée Albert Sarraut dès la 10ème, en 1941, et jusqu'à la 3ème, et j'ai connu ses diverses nomadisations selon les évènements.

Je revois les marches imposantes de la façade principale de l'édifice, le fronton impérial, les multiples carreaux des fenêtres alignées en une enfilade des murs marmoréens. Pour nous, la rentrée s'effectuait tout près du Cercle Sportif où s'étaient illustrés les frères EMINENTE, nageurs émérites.

Tôt le matin, les élèves du petit lycée arrivaient en ordre dispersé, piaillant à qui mieux mieux, formant des groupes disparates devant l'entrée, puis éparpillés dans la cour autour du tam-tam qui allait dans un instant retentir de ses martiales vibrations pour nous placer d'autorité en rangs ordonnés autour du drapeau qu'un couple d'élèves méritants allait hisser à la pointe de la hampe dressée vers le ciel, après que la voix tonitruante du censeur ou du « surgé » aurait clamé d'un ton viril le traditionnel « Hissez les couleurs » !

De ces premières années au lycée m'est resté le souvenir attendri de Mmes LE GALL, CHEVALIER, DONNET entre autres.

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Plus tard, le lycée fonctionna quelque temps dans des locaux dispersés en attendant de réintégrer ses murs en 1947 je crois.

C'est à cette époque que je fréquentais les classes de la 6ème à la 3ème. Il me faut évoquer ici quelques unes des figures de nos maîtres tutélaires.

Qui ne se souvient des efforts méritoires de Mme GLEIZE pour nous inculquer les théorèmes de Pythagore ou de Thalès, de M. De PLETNER qui nous enseignait l'anglais avec un fort accent cosaque, des finesses artistiques de l'ineffable M. NAM SON, des gammes de Mme PELLETIER qui n'avait de cesse de nous apprendre à « chanter avec la gorge et non avec le nez » ? Et pour moi, Mlle Yvonne CAILLOT, prof de Sciences et amie fidèle de la famille. Et si j'ai longtemps pratiqué le volley-ball, je le dois à MM. MERKEL et CHAUSSIDIÈRE, athlètes accomplis.

Ainsi, les souvenirs de notre génération de potaches plus jeunes divergent-ils de ceux de nos aînés, mais à travers ces multiples péripéties, je pense que nous partageons au moins un point commun. Si pour nombre d'entre nous la France est notre pays, pour tous Hanoï reste notre première maison et le Lycée Albert Sarraut notre première nourrice.



Le jour où Hanoï fut bombardée


Un jour de 1943 ou 1944, je ne sais plus très précisément, alors que je me trouvais au lycée Albert Sarraut de Hanoï où j’étais élève de 9ème ou de 8ème sous le magistère de Madame LE GALL, un bombardement  nous surprit qui nous précipita dans les tranchées.

Pour la première fois, je pris réellement conscience que nous étions en guerre. Jusque là, les alertes, annoncées par les sirènes, nous laissaient le temps de nous diriger sans grande conviction vers les abris, où nous attendions patiemment que la sonnerie nous annonçât la fin des opérations.

Après quelques instants dont la longueur m’échappe aujourd’hui, nous entendîmes distinctement le vrombissement des avions, puis des bruits sourds d’explosions qui se faisaient progressivement plus fracassants pour devenir tout à coup tout à fait proches et effrayants, nous faisant comprendre que la catastrophe nous concernait directement.

L’Indochine était alors occupée par les troupes japonaises, et leurs positions étaient fréquemment la cible de l’aviation anglo-américaine.

Lorsque l’alerte prit fin, soulagé bien qu’encore apeuré, je sortis avec mes condisciples des abris, puis nous reçûmes l’autorisation de regagner nos domiciles.

Chemin faisant, je me posais des questions, mais j’avais encore une conscience très vague de ce qui venait de se produire. Mais à mesure que je m’approchais de mon quartier proche de la gare, je réalisais que le bombardement avait sérieusement touché les environs. Des maisons étaient endommagées, des trous impressionnants béaient le long des rues... Enfin j’atteignis la maison. Vision d’horreur : le toit était béant, des tuiles dévalaient les pentes, les murs étaient percés, des gravats gisaient épars, à travers la cour et le jardin. Vite, je me précipitai dans la maison, et vis ma mère,  appuyée le long du mur de la véranda, le genou entouré d’une large bande de gase. Nous gagnâmes ensemble la salle de séjour, et du plafond, je vis pendant au bout des fils électriques, le ventilateur, les ailes ballantes, comme d’une libellule atteinte en plein vol. Ma mère me raconta que, surprise par l’alerte au haut de l’escalier, elle n’avait pas eu le temps de descendre, et le souffle d’une explosion l’avait projetée au bas des marches.

A travers tout le quartier, des gens, voisins, passants, se démenaient, s’agitaient, se cherchant, s’interpellant, tentant d’évaluer du regard les dégâts du bombardement.

Alors, dans l’attente d’un retour à une situation plus apaisée, et le temps de trouver une nouvelle demeure, mes parents obtinrent de mon grand-père maternel de nous réfugier chez lui. Mais notre installation n’allait pas s’effectuer de façon aussi simple et rapide qu’on pouvait le souhaiter. Mon grand-père avait reçu sa part des troubles du moment : une bombe incendiaire gisait, intacte, dans son jardin, et il fallait attendre l’intervention des artificiers.

Enfin notre installation put s’effectuer, et notre séjour dans ce havre provisoire devait durer quelques mois. Puis, nous nous installâmes dans un nouveau quartier, rue Alexandre de Rhodes.

C’est au cours de cette période ou peu après, alors que nous venions de déménager, que la situation étant restée assez incertaine, il avait été décidé que désormais, les écoles et lycée seraient transférés à Hadong, à l’écart de Hanoï, trop exposée par la présence des Japonais aux bombardements alliés. Nous prendrions donc le tramway tous les matins pour nous rendre à l’école à quelques kilomètres de la capitale.

Il me semble aujourd’hui que ces déplacements quotidiens n’allaient pas durer très longtemps, car, outre l’intermède de Lon-Chau que je situe mal dans le temps, peu après que nous eussions déménagé, l’attaque japonaise du 9 Mars allait tout remettre en question.

Dans l’intervalle, cette éphémère fréquentation scolaire exceptionnelle m’a laissé des souvenirs délicieux.

Les trajets Hanoi-Hadong par le tramway me semblent aujourd’hui assez épiques.

Tôt le matin, nous nous rendions à pied au lieu de rendez-vous d’où devait partir le « tram » comme nous l’appelions. Chemin faisant, nous longions un étang où coassaient à gorge déployée des grenouilles du genre « crapaud-buffle », au chant guttural et sinistre, et nous hâtions le pas pour atteindre sans tarder la troupe des écoliers babillards, plus rassurante.

Le voyage se déroulait dans un brouhaha indescriptible d’enfants enivrés de ce sentiment de liberté que donne toute situation insolite : chants, cris, exclamations ou apostrophes excentriques... Je me souviens qu’un groupe de garçons un peu plus agés et sans doute excités par le climat de guerre que faisait planer l’occupation japonaise, et aussi par bravade, avait un jour entonné, harmonica en renfort, le « God Save The King ».

Dès le lendemain, informé par la rumeur, mon père avait décidé de nous soustraire à ce qu’il considérait comme une atmosphère périlleuse, et nous avait retiré de l’école.

De ce jour, date le magistère de ma mère, intronisée institutrice de ses enfants.

Mais outre Hadong, mon souvenir retient aussi Lon-Chau. L’exactitude du nom ne m’est même plus assurée, encore moins la localisation exacte. C’était dans la montagne tonkinoise sans doute, ou bien dans la Cordillère d’Annam.

Les bombardements répétés sur Hanoï avaient incité les Européens à investir ce site où, sans qu’aujourd’hui je me l’explique, des baraquements étaient tout prêts, permettant aux familles de s’installer et de s’organiser sans trop de perturbation, en attendant des jours plus sereins. Autant qu’il m’en souvienne, nous étions vers la fin de 1944.

Mères et enfants y avaient donc pris leurs quartiers, tandis que les pères y venaient passer les fins de semaines, ou parfois quelques jours.

Le site me faisait penser un peu au monde de Robinson Crusoë tel que mes lectures me le laissalent imaginer. L’aire des habitations et de l’école de fortune qui y avait été aménagée était ceinturée de rochers tout proches, et je me souviens d’une grotte qui me paraissait alors gigantesque, sous une voûte rocheuse dont le sommet, très haut au dessus de ma tête, s’ouvrait vers le ciel, sans doute par un aven. Au fond se trouvait un autel bouddhique, et y trônait une sorte de statue couverte de laque rouge et de dorure et dotée de bras multiples dont la vue m’intriguait profondément. L’ensemble revêt dans mon souvenir un aspect semblable au paysage de la Baie d’Along, l’eau en moins.

Les après-midi libres, ou au sortir des cours, nous partions escalader les rochers à la recherche de cristaux de quartz que nous conservions précieusement comme s’il s’était agi de diamants. Ou bien nous errions dans les environs, explorant la région, avec un sentiment exceptionnel de liberté et d’aventure. Il nous arrivait de nous hasarder dans des boyaux à travers les rochers, comme à la recherche de je ne sais quelle caverne mystérieuse dans le ventre de la terre. Nous avions l’impression de vivre en marge du monde, ou à une aube d’humanité.

Le séjour n’avait pas duré très longtemps. Même, mon père ayant considéré ce refuge comme illusoire, et des rumeurs ayant sans doute commencé à circuler sur les difficultés dans les rapports entre Français et Japonais, notre famille avait déserté les lieux avant le repli général, pour prévenir une éventuelle débâcle qui nous eût exposés à la vindicte des « autochtones » dont les colons craignaient en permanence les réactions nationalistes. Aujourd’hui, je mesure la chance qu’avait alors représentée pour nous cette décision. Car, c’est peu de temps après que se produisit le coup de force japonais contre les troupes françaises dans la nuit du 9 mars 1945. Et les familles qui se trouvaient encore à Lon-Chau ce soir là furent contraintes de quitter précipitamment les lieux en abandonnant tout sur place, et se trouvèrent jetées à pied, sur la route en direction de Hanoï.

Peu avant notre retour vers Hanoï, nous avions fêté Noël à Lon-Chau. Noël exceptionnel à double titre.

Les familles avaient décidé de tout organiser en commun, préparant le repas du réveillon, qui devait se dérouler devant une vaste table commune, sans doute plutôt des planches allongées en forme de U sur des tréteaux. Et la soirée allait commencer par la messe de minuit, célébrée dans la grotte illuminée pour la circonstance. Durant l’office, j’eus l’impression de me trouver dans la grotte de Bethléem, telle que la reproduisait la crèche que traditionnellement on dressait à chaque Noël, et le cérémonial me donnait le sentiment que j’assistais à la Nativité.

Au sortir de la cérémonie, nous eûmes droit à la traditionnelle distribution des cadeaux. Je me souviens que j’avais reçu pour ma part la version enfantine des Mille et Une Nuits en deux volumes, dont la couverture portait des illustrations semblables à des enluminures, aux couleurs éblouissantes.

Après, le repas, pris dans une atmosphère de chaude solidarité renforcée encore par le climat d’insécurité qui présidait au séjour et qui poussait les familles à serrer les coudes, répandait parmi nous comme une sorte de communion au diapason de la soirée. Je me sentais en accord avec les souhaits échangés et les chants de Noël entonnés durant ou après la messe.

Beaucoup plus tard, l’âge mûr atteint, et aujourd’hui encore, après toutes ces années, j’ai acquis le sentiment d’avoir vécu durant toutes ces périodes incertaines et exposées, un épisode exceptionnel, comme une tranche de vie empreinte à la fois d’inquiétude et de merveilleux. Etrange période d’enfance libre et insouciante.



Le jour où les Japonais prirent Hanoï


9 mars 1945 à Hanoï : date fatidique dans mon esprit, lorsque je me remémore le temps de l’enfance. Nous avions déménagé depuis peu, après un séjour assez prolongé chez mon grand-père à la suite des bombardements alliés sur le Tonkin, au cours desquels notre maison avait été détruite. Nous habitions désormais dans un quartier neuf, une maison au style nouveau dont l’architecture semblait me plaire. En outre, j’habitais pour la première fois une maison que nous étions les premiers à étrenner. L’adresse elle-même me semblait d’une résonance magique : rue Alexandre de Rhodes.

Je me souviens particulièrement que la cage d’escalier qui menait à l’étage était pourvue à mi-hauteur d’une lucarne qu’on appelait oeil-de-boeuf. J’entendais pour la première fois ce mot, et d’en voir notre maison pourvue me donnait le sentiment que ce mot avait été inventé pour nous.

Les Japonais avaient décidé d’occuper l’Indochine pour faciliter l’approvisionnement de leurs forces dans le Sud Pacifique et pour mieux contrôler les voies menant vers le Yunnan en Chine du Sud. Ils avaient donc imposé leur présence à la puissance coloniale française, et l’Amiral Decoux, gouverneur français en Indochine, s’en était accommodé, vaille que vaille.

Mais les autorités japonaises acceptaient mal le maintien à leurs côtés d’une autorité française qu’ils soupçonnaient à tort ou à raison d’être complice des alliés chinois, et donc des Américains. Leurs craintes étaient du reste confirmées par une activité sourde de résistance entretenue entre des groupes de colons français d’Indochine et les forces alliées de l’autre côté de la frontière chinoise.

Pour mettre fin à cette situation à leurs yeux ambiguë et dangereuse, ils décidèrent donc de neutraliser par la force les armées françaises présentes sur le sol indochinois. Ce fut fait par surprise dans la nuit du 9 au 10 mars 1945. Le canon tonna. La citadelle de Hanoï subissait l’assaut.

Je me souviens qu’en pleine nuit, alors que nous étions déjà couchés, des coups redoublés retentirent au rez-de-chaussée à notre porte.  Puis, des bruits confus et des éclats de voix retentirent. Plus tard, en ouvrant les yeux, j’eus la surprise en même temps que la frayeur d’apercevoir au-dessus de mon visage celui d’un officier japonais qui tenait à la main un sabre menaçant. En proférant des paroles énergiques dans un français correct qui laissait deviner un esprit cultivé, il ôtait de la pointe de son sabre la couverture sous laquelle je m’étais prudemment blotti.

A ses côtés, j’apercevais le visage de ma mère, dont les yeux écarquillés laissaient transparaître une immense frayeur difficilement contenue. Mais j’étais étonné de ne pas apercevoir mon père. Le domestique, probablement réveillé comme nous tous en sursaut, ouvrait avec empressement sur les ordres de l’officier les portes des pièces et des armoires. D’autres militaires accompagnaient celui qui paraissait être le chef de l’expédition. Leurs uniformes dégageaient une odeur de poussière et de graisse d’armes caractéristique des troupes en opération.

Comme mes frère et soeur, je restais blotti craintivement dans mon lit, tandis que l’escouade poursuivait sa perquisition à travers toute la maison.

A un moment, j’entendis ma mère déclarer en réponse à une question de l’officier, que mon père avait rejoint son service dès le déclenchement des hostilités, la veille au soir, ce qui me surprit, puisqu’à ma connaissance, nous nous étions tous mis au lit peu après que le fracas des canonnades se soient raréfiés.

Enfin, la troupe acheva sa perquisition et quitta la maison. Comme une volée de moineaux affolés, nous jaillissions de nos lits et rejoignions notre mère, l’accablant de questions. Alors, nous vîmes notre père descendre prudemment par la trappe du grenier, où il s’était réfugié. En fait, il avait cru à l’arrivée des soldats, qu’on était venu l’arrêter. Il participait clandestinement à des activités de résistance, et pensait qu’il avait été dénoncé.

Dès le lendemain, mes parents obtenaient à nouveau de mon grand-père l’autorisation de nous réfugier provisoirement chez lui, en attendant que la bourrasque prît fin. Pour la deuxième fois, nous allions vivre dans cette maison qui pour moi représentait une sorte de paradis d’enfance.

En réalité, la liberté dont bénéficiait mon père après le coup de force japonais n’était plus qu’une question de sursis. Rapidement, il fut convoqué par les autorités japonaises et interné jusqu’à la libération de l’Indochine, en septembre 1945.

Alors, pour les enfants que nous étions, allait commencer une existence un peu surnaturelle et en même temps imprégnée d’incertitude ou d’inquiétude diffuse. Il nous arrivait parfois, sur les indications d’individus louches ou en quête de gratification pécuniaire, d’apprendre que notre père était employé en compagnie d’autres prisonniers, à décharger au bord du Fleuve Rouge des convois de munitions. Nous nous sommes rendus sur place plusieurs fois, dans l’espoir de le revoir et de lui adresser nos encouragements. Cela se réalisait quelquefois. Il me revient par exemple le souvenir d’un jour où, alors qu’il était en train de décharger des caisses, il avait quitté le groupe de corvée pour venir nous embrasser. La sentinelle japonaise de faction l’avait alors rattrapé et violemment frappé avec la crosse de son fusil et à coups de pied pour le forcer à rejoindre le groupe. Mon esprit d’enfant en avait éprouvé un sentiment très fort de révolte et d’humiliation. Mon père, qui pour moi avait toujours symbolisé l’autorité et la force, venait de subir un traitement que jusque là, seuls ceux que les colons appelaient du haut de leur superbe « les indigènes » enduraient de la part de leurs « maîtres ».

Je ne soupçonnais pas encore que ce geste devait être annonciateur d’une rupture capitale avec la période qui suivrait la fin de cette guerre. La décolonisation n’était plus très loin.



Le jour où la guerre se termine en Indochine


1945 : Enfin la guerre est finie. En fait, au moins pour ce qui concernait l’Indochine, en 1945 encore française, la réalité de son achèvement ne s’est pas imposée de façon aussi simple. Des rumeurs courraient, nous entendions les adultes évoquer la défaite japonaise, l’imminence d’une arrivée des Américains, qui représentaient pour nos esprits d’enfants des êtres exceptionnels, un peu surnaturels. Nous étions en septembre. Savait-on seulement qu’une bombe atomique avait été lachée sur le Japon ?

Il me semblait qu’à la suite de cet événement, la vie allait se transformer, devenir édénique, que nous allions connaître une soudaine abondance de toutes choses dont je n’imaginais même pas la nature exacte. Il me suffisait d’évoquer la notion d’abondance comme le synonyme de bonheur ou de plénitude. Mon père était encore prisonnier des Japonais, et j’espérais une prompte libération, qui vint peu après que nous eussions reçu l’autorisation de lui rendre une visite quotidienne à la Citadelle de Hanoï où il était détenu.

Je me souviens de ces visites au cours desquelles je découvrais l’univers des prisonniers de guerre dont d’ailleurs, le climat relâché du moment aidant, le sort me semblait curieusement supportable. On percevait très nettement le laisser-aller que les Japonais, en train de passer de l’état de vainqueurs à celui de vaincus, laissaient planer dans la Citadelle.

Je me souviens que mon père nous avait montré une baïonnette dérobée à un geôlier et qu’il avait dissimulée dans son matelas, et aussi des réchauds électriques de fortune confectionnés à l’aide des ressorts extraits des brides de masques à gaz pour faire réchauffer le café du matin.

Changement en douceur donc, avec l’apparition de la délégation américaine venue recevoir la reddition des forces japonaises.

Mais dans l’intervalle, l’administration de la colonie avait été laissée aux mains des autorités japonaises sans doute pour éviter un face à face explosif entre les anciens colons et les colonisés, soudain manifestement revendicatifs quant à leur indépendance.

De cette délégation américaine, je n’ai gardé aucun autre souvenir précis que des drapeaux rayés et étoilés qui flottaient aux fenêtres des édifices ou à l’avant des jeeps en déplacement dans les rues de Hanoï.

Puis vint le tour des Chinois. Les accords d’armistice conclus entre les Alliés en dehors de toute consultation de la France sans doute, avaient partagé l’administration provisoire de l’Indochine libérée entre les Chinois au Nord, et les Anglais au Sud.

Après le 9 mars 1945, la rue Alexandre de Rhodes où nous habitions étant un peu excentrée, mes parents avaient obtenu de mon grand-père maternel d’émigrer chez lui, boulevard Félix Faure, où le climat était apparemment plus sûr.

Mon grand-père habitait une grande maison apte à accueillir plusieurs familles en cas de nécessité. A la suite du coup de force japonais, la maison fut donc l’asile de la grande famille rassemblée. Mon grand-père avait réservé le deuxième étage et un bureau au premier, et avait abandonné à toute la tribu momentanément rassemblée tout le reste de la maison et les dépendances.

Les armées chinoises prirent donc possession de Hanoï vers la fin de l'année 1945 ou le début de 1946. Plutôt que d’une armée régulière et disciplinée,  il conviendrait mieux autant qu’il m’en souvienne de parler de compagnies de seigneurs de guerre habitués à vivre sur le dos des populations. Nous vîmes leurs soldats défiler dans les rues, puis opérer les réquisitions de maisons devant leur servir de lieux de casernement.

La maison de mon grand-père  avait subi la réquisition de tout le premier étage qui devait être occupé par toute une escouade, encadrée par des gradés au col de vareuse couvert d’étoiles et dont je ne me souviens plus le degré.

Leur installation avait été épique. Ils avaient confisqué tout ce qui pouvait servir à la cuisson de leur nourriture, et par exemple, avaient saisi les grandes bassines de lessive pour la cuisson du riz. Lorsqu’une pénurie de combustible menaçait la préparation de l’ordinaire, ils n’hésitaient pas à tailler dans les haies d’hibiscus qui séparaient la cour du jardin, faisant fi de la trop grande jeunesse du bois. Aujourd’hui, je me demande si des portes n’avaient pas aussi subi ce sort.

Rapidement, mon grand-père, excédé par leur sans-gêne, avait retiré les fusibles du tableau de distribution d’électricité. Mais peu décontenancés par cette mesure, ils avaient immédiatement remplacé les supports des fusibles par de simples pointes de menuisier qui devaient ainsi assurer le passage du courant. L’organisation du séjour de cet équipage burlesque était à l’avenant. Le portail d’entrée et les portes des chambres étaient laissés grand ouverts. Entrait dans les pièces, quelle qu’en fût la fonction, bureau ou chambrée, qui voulait.

Je me souviens que, profitant de l’incroyable atmosphère de pagaille généralisée qui régnait au sein de cette troupe, nous nous introduisions au milieu de la mêlée et nous nous amusions avec les téléphones de campagne, que nous faisions fonctionner comme nous l’avions vu faire, au grand désespoir des militaires qui ne parvenaient pas à se débarrasser de la marmaille excitée que nous formions. En l’absence des militaires, il nous arrivait de manipuler sans aucune conscience du danger ce qui ressemblait à des bouteilles en bois surmontées d’un manche goudronné fermé par une capsule. Curieux, nous dévissions la capsule et apercevions dans le manchon une sorte de bille blanchâtre semblable à une boulette de naphtaline retenue par une cordelette. Je frémis aujourd’hui à la pensée que nous aurions pu tirer sur la cordelette et provoquer ainsi l’explosion funeste de ce qui était des grenades que nous aurions dégoupillées.

Il arrivait aussi que, profitant du désordre  et de la désorganisation des lieux, des individus troubles s’introduisaient dans la maison ouverte à tous les vents et subtilisaient matériel et objets de diverses natures. C’est ainsi qu’un jour, deux voleurs s’étaient fait surprendre, en train de farfouiller dans le dédale des pièces,  et immédiatement arrêtés, avaient été brutalement soumis à la torture sous nos yeux d’enfants effarés. Placés à genoux sur le sol gravillonné de la cour, mains liées dans le dos, les deux malheureux  supportaient sur leurs mollets une poutre de bois de section carrée sur laquelle deux soldats solidement bâtis étaient montés, pesant de tout leur poids, et sautillant allègrement durant un long moment. Puis, ils avaient été soumis au passage du courant électrique produit par la dynamo du téléphone de campagne que faisait tourner énergiquement un soldat hilare. Les enfants que nous étions nous sentions atterrés par cet incident. Durant l’après-midi, laissés seuls dans la cour dans cette position de suppliciés, les malheureux râlaient doucement. Et nous restions pétrifiés derrière eux, médusés par cette vision d’horreur, et en même temps étreints de compassion pour ces pauvres êtres réduits à  l’état de loques. Ils avaient soif et nous suppliaient de leur donner à boire. Nous étions partagés entre la peur que nous inspirait leur état de voleurs et la pitié devant leur état lamentable. Tout de même, notre générosité juvénile l’emportant, nous nous étions empressés d’attraper une boîte de conserve vide que nous avions remplie d’eau et que nous  avions approchée de leurs lèvres pour leur permettre de se désaltérer.

Pour la première fois, nos âmes d’enfants innocents étaient confrontées à la fragilité et à la misère de la condition humaine. La bourrasque chinoise avait duré probablement un ou deux mois, peut-être trois. Puis arrivèrent enfin les soldats de la 2ème D.B. du général LECLERC.

Je me souviens qu’un après-midi de mars 1946, nous attendions fébrilement, agglutinés en grappes brouillonnes le long des trottoirs longeant le jardin public et le monument aux morts, l’arrivée de ceux que nous dénommions « les Français de France ». Il faisait déjà une bonne chaleur. Nous nous agitions, impatients et désœuvrés, lorsque soudain, dans le vrombissement impressionnant des half-tracks et des camions GMC, ils sont apparus, sous leurs uniformes poussiéreux. Et à mesure qu’ils progressaient, et sans doute dans la joie et l’impatience de prendre bientôt enfin un vrai repas cuisiné, ils projetaient sur le sol, du haut de leurs véhicules, les caisses de rations de campagne qui venaient se fracasser à nos pieds, et répandaient pêle-mêle boîtes de conserves, paquets de chewing-gum, sachets et tubes divers. Ainsi, je me le rappelle des paquets de préservatifs dont je découvrais l’existence, et que je prenais pour des ballons de baudruche, que je rapportais à la maison en prenant un soin appliqué à les gonfler d’air sous les yeux scandalisés de mon père, qui me les confisquait brutalement sans explications.

Avec la venue des armées françaises, la France reprenait possession de sa colonie. Pas pour longtemps. Le Viêt-minh, organisation indépendantiste vietnamienne, sous la direction de HO CHI MINH, allait se charger de le faire comprendre. Mais pour l’heure, des commissions mixtes franco-vietnamiennes allaient assurer un certain ordre dans la ville...



Le jour où la confusion s’installe en Indochine


Depuis le 9 mars 1945, l’administration française en Indochine est de fait sous contrôle des autorités japonaises malgré le maintien en place du gouvernement général et de son chef l’Amiral DECOUX ce qui entretient l’illusion d’une certaine souveraineté française. Mais les forces armées et les fonctionnaires des services de la Sureté ont été incarcérés. C’était le cas de mon père, inspecteur de la Sureté. A Hanoï, la Citadelle fait office de centre de détention.

La ville est parfois troublée par des manifestations des groupes nationalistes ou communistes indochinois sans doute encouragés en sous‐main par les autorités japonaises qui ne manquaient pas, après chaque conquête en Asie de se déclarer porteuses de libération contre « le joug occidental ».

Tension et crainte sont donc le lot quotidien de la population française exposée aux humeurs des autochtones poussés à la vindicte par des agitateurs, parfois manipulés par les autorités japonaises désormais sur le qui-vive alors que les alliés progressent dans le Pacifique. Bref, une situation fluctuante, dont l’issue paraît incertaine à tous. Il semble alors que tout peut arriver.

Nous habitions provisoirement chez mon grand-père maternel, d’autant plus qu’en l’absence de notre père prisonnier, nous nous sentions très vulnérables.

Parfois, des rumeurs nous laissaient croire que des prisonniers effectuaient une  corvée de déchargement le long du fleuve rouge ou à tout autre site militaire. Nous nous hâtions alors vers l’endroit indiqué dans l’espoir de les apercevoir, ou de les embrasser.

C’est ainsi qu’un jour, ma mère, renseignée par un de ces indicateurs curieusement empressés, se rendit au lieu signalé. Là opéraient en effet des prisonniers surveillés par des soldats japonais. Ma mère, apercevant mon père affairé au sein de la corvée tenta de l’avertir de sa présence par de grands gestes accompagnés d’éclats de voix.

Mais subitement, elle se sentit brutalement saisie par des bras énergiques qui la forcèrent à un brusque repli vers une rue adjacente. Des individus se présentant comme des policiers lui ordonnèrent de les suivre. Et elle fut rapidement menée vers un local qu’on lui présenta comme un poste de police. Là, les dits policiers de la « Police du Viet-Nam indépendant » lui annoncèrent le motif de son « arrestation » : tentatives de sabotage et d’aide à l’évasion de prisonniers, nuisant de ce fait à la sécurité du dit Viet-Nam indépendant. Ma mère s’en trouva complètement sidérée. Après un interrogatoire assez brouillon, voire burlesque, elle se retrouva enfermée en compagnie d’êtres de toutes conditions dans un local crasseux exigu et sombre d’où émanait un vague mélange d’odeur de sueur et d’urine.

Sur le moment, une situation aussi inattendue n’avait pas semblé lui créer une grande inquiétude sinon qu’elle se demandait comment avertir ses enfants de son infortune. Elle s’alarmait surtout à l’idée que nous allions trouver étrange une si longue absence, et que nous en serions désemparés. Mais très vite, elle fut attérrée par une situation qu’elle percevait comme incontrolable et exposée à tous les risques.

Mais pour nous, l’après-midi s’étirait et nous voyions la soirée s’approcher sans que notre mère n’apparût. Et un début d’affolement que tentait de calmer ma grand-mère nous gagnait quand enfin notre mère ouvrit avec une précipitation inaccoutumée le portail. Elle paraissait particulièrement nerveuse, ou plutôt agitée. L’incident l’avait visiblement traumatisée. Elle s’empressa de nous en faire la narration détaillée et tous, nous nous sentîmes saisis d’une frayeur rétrospective. Nous l’accablions de questions, elle se perdait un peu dans ses réponses revivant son odyssée avec une certaine appréhension, comme si une menace confuse planait encore.

Plus tard, alors que l’arrivée des troupes du général LECLERC avaient rétabli la pleine autorité coloniale, des manifestations plus bruyantes tentaient de maintenir la pression sur les autorités françaises. Des défilés accompagnés de banderoles portant des inscriptions telles que « Viet-Nam Doc-Lap » (V.N. indépendant) parcouraient les rues. Parfois, quelques français égarés dans ces lieux étaient pris à partie, certaines foismolestés.

Ainsi, un de ces jours troublés, mon grand-père maternel s’était imprudemment attardé en ville, et surpris au milieu d’un de ces défilés, il avait reçu une gifle retentissante d’un des manifestants. Lui qui avait épousé le plus régulièrement une vietnamienne et avait fondé avec elle une famille, qui avait choisi de rester vivre en Indochine par affection pour cette contrée et son peuple, lui enfin qui avait toujours eu un comportement plutôt paternaliste envers ses domestiques, non pas par idéologie mais tout simplement par humanité, de même que, fonctionnaire des Eaux et Forêts d’Indochine, il avait toujours fait preuve envers ses subordonnés vietnamiens du même respect qu’il témoignait à ses collaborateurs européens, au point que la retraite venue, tous lui avaient adressé une véritable manifestation d’affection, il se sentit soudain trahi et humilié. Il en ressentit une profonde amertume, et blessé au plus profond de lui-même, se hâta, une fois rentré chez lui d’empiler des briques sur le rebord des fenêtres afin disait-il de recevoir les manifestants qui oseraient se présenter à sa porte « comme ils le méritaient ». Parce qu’il avait toujours ouvertement réprouvé les brutalités et l’arrogance avec lesquelles certains traitaient ceux qu’ils appelaient « les indigènes » il avait ressenti cet incident comme une grande injustice à son égard. Certes, le temps aidant, il avait fini par admettre que la gifle qu’il avait reçue n’était pas adressée à sa propre personne, mais au « blanc » qu’il symbolisait, désormais porteur aux yeux des manifestants de toutes les ignominies qu’ils pensaient avoir endurées durant toute la période de domination française. Mais la blessure avait été profonde et il semble qu’il en était resté une trace durable. En outre, le pire était à venir, et pour lui, une page a été douloureusement tournée lorsque les évènements le contraignirent à rentrer définitivement en France. Mais au plus profond de lui-même, ce tournant fut des plus cruels. Et il me semble que jusqu’à la fin, son regard embué resta tourné vers l’Orient.



Le jour où le Viet-Minh lance l’attaque générale 


Depuis l’entrée des troupes du Général LECLERC à Hanoï, en mars 1946, un accord avait été passé entre l’autorité française restaurée et l’équipe de HO CHI MINH qui avait proclamé unilatéralement l’indépendance du Viet-Nam.

Durant l’été 1946 donc, régnait un climat incertain, de transition, où apparemment personne n’était le véritable maître de la situation, où il semblait qu’un rien, la moindre étincelle, pourrait mettre le feu aux poudres. Patrouilles mixtes selon les accords passés entre le général LECLERC et HO CHI MINH, composées pour moitié de soldats français, pour l’autre moitié de soldats viet-minh qu’on apercevait pour la première fois au grand jour, coiffés d'un casque kaki et précédés du fanion rouge à étoile jaune, se livraient à une sorte de ballet d’allées et venues dans les rues à la tombée de la nuit.

Les half-tracks grondaient d’un bruit d’enfer sur leurs chenilles qui secouaient le sol d’un tressaillement nerveux. Leurs phares déchiraient l’obscurité d’un faisceau de lumière blanchâtre qu’on apercevait dans la rue avant même qu’ils ne soient apparus au carrefour. Puis on les voyait se fondre progressivement dans la nuit à mesure que leur silhouette était tirée par le rayon lumineux qui se rétrécissait rapidement à l’extrémité de la rue. Le vrombissement des moteurs et les trépidations de la terre étaient à l’unisson de l’atmosphère de plomb que la chaleur de l’été faisait planer dans l’air. Nous délaissions les intérieurs, où les ailes des ventilateurs tournoyaient aux plafonds dans le vide, et chacun cherchait une hypothétique fraîcheur dans les bras de fauteuils en rotin disposés çà et là dans la cour gravillonnée. On rêvassait ou les adultes papotaient en attendant le passage de la prochaine patrouille, perpétuelle noria passablement rassurante. Il semblait que la vie allait conyinuer ainsi indéfiniment.

Et puis, au soir du 19 décembre 1946, une explosion nous annonça une rupture brutale dans le rituel quotidien, et le crépitement des armes à feu nous fit comprendre que tout allait changer. Nous saurions plus tard dans la nuit que la guerre avait commencé. La centrale électrique avait sauté. Fusillades et canonnades déchirent brutalement le calme trompeur de la soirée.

Une soirée condamnée donc à l'obscurité. La température était encore assez clémente pour que nous nous installions dans la cour sur les transats en attendant un retour souhaité de l'électricité.

HO CHI MINH venait de déclencher le soulèvement qui allait jeter les Viêt-Minhs dans les maquis et la population hanoïenne dans la crainte permanente des attentats ou des tentatives d’empoisonnement, intensifiée encore par une sorte de paranoïa collective entretenue par les rumeurs et le bouche à oreille. Cette nuit-là donc, les explosions et les rafales d’armes automatiques emplissaient l’espace, nous tenant éveillés dans une agitation fébrile. Les tirs n’avaient commencé à s’espacer qu’au lever du jour. Alors, campés dans la cour de chez mon grand-père où nous habitions provisoirement, les enfants que nous étions observions, curieux et craintifs, les va-et-vient incessants des pelotons de soldats à pied ou motorisés, armés jusqu’aux dents et l’oeil attentif aux alentours.

De temps en temps, un tir plus soutenu obligeait les militaires à se jeter au sol ou à s’abriter derrière un arbre, d’où ils répliquaient apparemment au hasard, en se fiant semblait-il, à la direction d’où paraissait provenir le son. Toute la matinée avait retenti du bruit des armes à feu. Un calme relatif s’était imposé au début de l’après-midi, comme si les tireurs s’étaient laissé gagner par la fatigue des combats.

Mes frères et soeur, mes cousin et cousine et moi-même formions une marmaille curieuse et excitée, aiguillonnée par l’envie d’aller voir de plus près les événements dont seuls les bruits nous parvenaient. Profitant donc de l’accalmie, nous nous échappions de la maison, et partions explorer les environs, l’esprit fureteur et chapardeur exacerbé par le climat troublé du moment.

Dans le quartier voisin, non loin de la clinique Saint-Paul ou de la pension Jeanne d’Arc autant qu’il m’en souvienne, se trouvait un monastère bouddhique, peut-être la Pagode des Corbeaux, ceinturée d’une haute muraille. Voulant l’escalader aidé de mon cousin faisant la courte échelle, j’achevai un rétablissement lorsque mon regard cherchant un point de chute dans l’allée de bananiers qui longeait l’intérieur de l’enceinte, j’aperçus le corps d’un malheureux soldat allongé face contre terre, les bras presqu’en croix, une jambe repliée sur l’autre à moitié arrachée. Une frayeur violente me saisit et me rejeta d’un coup de rein au pied du mur. Rameutant la troupe, je pris mes jambes à mon coup et suivi de mes comparses affolés, je détalai en direction de la maison.

Après une courte course effrénée, haletants, nous nous arrêtâmes pour reprendre notre souffle. Nous accordant le temps de la réflexion, nous promenions notre regard curieux alentour. Alors, nous apparut la bâtisse d’une imprimerie pour l’heure apparemment abandonnée. Du moins le portail était béant. Timidement, comme à regret, nous y pénétrâmes, inspectant les lieux. Dans une pièce, des rouleaux de papier comme des serpentins étaient empilés, ils représentaient pour nous un butin précieux. Nous nous en chargeâmes, remplissant une caisse trouvée sur place. Plus loin, dans un hangar, une réserve de savonnettes blanches nous donnait l’impression que nous explorions une caverne d’Ali Baba. Bien entendu, nous l’emportions. Le chargement devenait encombrant et lourd. Mais, pour rien au monde nous ne nous en serions débarrassés.

La sortie s’effectuait avec panache, comme si nous avions exploré une nouvelle Amérique dont nous aurions recueilli les richesses. Mais dans notre enthousiasme, nous avions oublié le danger. Subitement, sur le trottoir, un tir d’arme automatique crépita dans notre direction. Probablement, des guetteurs avaient pris nos silhouettes courbées sous le poids des rouleaux de papier et des savonnettes pour des tireurs isolés en fuite. N’écoutant que notre panique, et sans nous consulter, nous détalons bride abattue, cramponnés malgré tout à la malheureuse caisse recelant notre trésor, mais que les mouvements désordonnés de notre course commençaient à semer comme les cailloux du petit poucet le long de notre fuite.

Avec la vitesse de rats pourchassés que nous donnait notre peur au ventre, et poursuivis encore par les rafales du fusil automatique, nous parvenions enfin devant le portail de la maison, que nous ouvrîmes fébrilement.

Enfin rentrés. Jamais je ne crois avoir ressenti un tel soulagement de me retrouver dans nos murs.