L'INDOCHINE ET LE COUP DE FORCE JAPONAIS DU 9 MARS 1945


LA PAGE DE MARIE-FRANCE MOTROT

Mme MOTROT, alors agée de douze ans, habitait à Hanoï lors du coup de force japonais. Elle nous fait part de ses souvenirs de cette journée, ainsi que de la tentative infructueuse de son père, le sergent-chef Alexandre BROUDIN, pour rejoindre depuis le quartier de l'hôpital Lanessan celui de la Citadelle.


Le 9 mars 1945 de Marie-France BROUDIN-MOTROT

Depuis quelques jours l'atmosphère était pesante chez les militaires coloniaux. La rumeur s'attendait à un évènement, à un coup de force des Japonais.

Nous habitions boulevard Rialan mais ce soir là nous étions chez l'amie de mes parents, Marthe LE GALL. Elle habitait rue du Sergent Larrivée auprès de l'hôpital Lanessan. Dans cette rue, trois villas étaient réquisitionnées par des officiers japonais. Un autre ami de mes parents était présent, Joseph TANGUY, sous-officier.

Nous nous mettions à table quand des détonations ont retenti. Les hommes ont tout de suite compris. Mon père étant de service a enfourché on vélo dans l'intention de rejoindre la Citadelle. Les quatre que nous restions sommes sortis dans la nuit noire – pas d'éclairage public – sur l'initiative de Joseph TANGUY pour tenter de nous réfugier à l'hôpital Lanessan.

Monsieur et Madame PEUCH et leur fils Gérard sont sortis en même temps que nous de leur maison mitoyenne. Monsieur PEUCH a été emmené illico par les Japonais. Madame PEUCH et son fils ont rejoint notre groupe, quand un Japonais s'est approché d'elle et l'a tuée à bout portant. Nous avons hâtivement installé Madame PEUCH sur un lit, mais elle était déja morte. Nous nous sommes réfugiés à cinq dans un petit cabinet de toilette extérieur à la maison. Au bout d'un moment nous avons entendu Monsieur PEUCH hurler « Achevez-moi ! » à plusieurs reprises. Au bout de la rue Sergent Larrivée on atteignait la digue du fleuve, et c'est dans le terrain en contrebas de la digue qu'ils l'ont exécuté. L'enfant n'a rien dit, n'a posé aucune question. Nous sommes sortis de ce réduit le lendemain à 17 heures quand on est venu nous dire que le calme était revenu.

Restait à nous poser de nombreuses questions et à échafauder des hypothèses... Les PEUCH qui habitaient en face des villas japonaises n'entretenaient pas de mauvaises relations avec eux – en fait ils s'ignoraient plutôt – mais les soldats offraient des fruits aux enfants LE GALL et PEUCH.

Maurice PEUCH travaillait dans un état-major proche de l'hôpital et Madame PEUCH travaillait dans une boutique de luxe rue Paul Bert. Elle avait été invitée par la femme du général japonais, mais avait refusé l'invitation. Etait-ce un affront ? On s'est longtemps perdu en conjectures... Le bouleversement et la panique étaient tels que nous n'avons pas su la suite de ce drame. Morts pourquoi ? Il doit bien y avoir une raison... Madame PEUCH est la seule dans notre groupe à avoir été tuée. Pourquoi avoir épargné les autres ?

Quant à Gérard PEUCH devenu orphelin en un instant, il a d'abord été recueilli par des amis de ses parents, les DRUARD, mais le couple avait déjà quatre enfants. Puis un couple a envisagé une future adoption et l'a pris. Mais Gérard si doux et si bien élevé est devenu insupportable pour le couple (on ne parlait pas alors de dégâts psychologiques) et l'a rendu aux DRUARD qui l'ont repris. Il est rentré en France avec eux et nous avons perdu sa trace. Par ouï-dire il aurait été mal accueilli par sa grand-mère et il est mort, parait-il, relativement jeune.


Alexandre BROUDIN

Alexandre BROUDIN est né le 28 novembre 1905 à Saint-Marc (canton de Brest).

Le 31 mars 1930, le sergent Alexandre BROUDIN est admis dans le corps des sous-officiers de carrière. Il est alors en poste à Tien-Tsin, en Chine, au 16ème Régiment d'Infanterie Coloniale.

Nommé sergent-chef le 1er juin 1937 et désigné pour servir en Indochine, il embarque à Marseille avec sa famille en octobre 1337 sur le Cap Tourane à destination de Haiphong, où ils débarquent le 2 novembre. Initialement affecté au 9ème RIC, il est muté au 1er RTT (Régiment de Tirailleurs Tonkinois) en 1929 puis, étant désigné comme volontaire pour participer aux opérations du Cambodge, au 4ème RTT le 28 février 1941. Il est rapatrié vers sa garnison d'origine le 24 mai 1941. Le 1er juin 1941, il est de nouveau muté au 1er RTT.

Le 28 novembre 1944, le sergent-chef BROUDIN est nommé agent de 2ème classe des corps de troupe, et est maintenu sur sa demande dans l'armée d'active au-delà de la limite d'âge de son grade.

Au soir du 9 mars 1945, alors qu'il dinait en ville avec sa famille rue du Sergent Larrivée, près de l'hôpital Lanessan, il entend les premières détonations et décide aussitôt de regagner en vélo son affectation dans la Citadelle. Sur son chemin il rencontre deux autres sous-officiers et un civil, également sans arme, qui se sont spontanément ralliés à lui pour tenter de rejoindre les combattants français dans la Citadelle.

Leur petite troupe rejoint quelques rues plus loin le chef de bataillon JACQUINOT, Major de la garnison d'Hanoi, accompagné de l'adjudant-chef FRANÇAIX, Secrétaire d'État-Major Colonial. En remontant le boulevard Carreau, ils franchissent sans encombre le boulevard Henri Rivière et arrivent au niveau du carrefour avec le boulevard Dong Khanh. Ce carrefour, comme ceux dèjà traversés, était éclairé par une lampe suspendue au dessus de son centre qui en éclairait le milieu et en laissait les abords dans l'obscurité. Comme pour les carrefours précédents, le sergent-chef BROUDIN et ses compagnons scrutent les environs avant de franchir d'un bond, tous ensembles, la zone éclairée.

Malheureusement, de l'autre côté du carrefour ils tombent sur un détachement japonais, caché dans l'obscurité derrière les arbres, le long des maisons du boulevard Carreau. L'échauffourée qui s'en suit fait deux blessés par baïonnette : l'adjudant FRANÇAIX, blessé à la cuisse gauche est fait prisonnier, mais le maréchal des logis AVRILLEAU du 4ème RAC, légèrement blessé à la poitrine, réussit à s'échapper avec les autres soldats français.

La suite est assez confuse : Le chef de bataillon JACQUINOT rebrousse chemin par le boulevard Carreau jusqu'à l'Hôtel Splendide et trouve refuge à l'Hôtel Splendide où il rencontre le médecin-capitaine ROUAN ; vers 08h00 heures, ils y seront arrêtés par des gendarmes japonais.

Que sont devenus le sergent-chef BROUDIN, le maréchal des logis AVRILLEAU et leur(s) compagnon(s) ? Ce qui est sur c'est qu'ils n'ont pas réussi à rejoindre la Citadelle. Le 16 mars, le sergent-chef BROUDIN se rend aux Japonais et est interné le même jour dans la Citadelle.

Le 18 septembre 1945 il est libéré et est affecté au Bataillon Formant Corps du 9ème RIC le 1er novembre 1945.

Le 17 mai 1946 il est proposé pour le grade d'adjudant.