L'INDOCHINE ET LE COUP DE FORCE JAPONAIS


À la recherche de THI HOI NGUYEN


Quand il quitte l'Indochine en août 1946, René BOUCHER, clairon au 9e RIC en mars 1945, ramène avec lui ses deux enfants métis, Germaine, née à Hanoï le 5 novembre 1941 (Germaine a été baptisée à l'église des Martyres le 11 octobre 1942, son parrain était René TATTIER, autre clairon du 9e RIC), et Maurice (le père de Sylvain), également né à Hanoï le 24 avril 1944. Leur mère, THI HOI NGUYEN, que René Boucher a rencontré fin 1940, ne fait pas partie du voyage. Sylvain ne sait pas ce qu’il lui est arrivé, son grand-père n'en ayant jamais rien dit –  le sujet était tabou –  si ce n'est qu'elle était originaire d'un petit village en dehors de Hanoï, probablement le village de Hadông. Mais le peu d’informations recueillies par Sylvain étaient souvent contradictoires.Il ne reste d'elle que quatre photos jaunies.

THI HOI NGUYEN, la grand-mère de Sylvain BOUCHER.

THI HOI NGUYEN et René BOUCHER.

THI HOI NGUYEN en costume traditionnel.

THI HOI NGUYEN et sa fille Germaine en 1942.
 
 

René BOUCHER est décédé en 1985, Sylvain avait alors 15 ans, et ses derniers mots et pensées ont été pour l’Indochine. En 2007, sur l'insistance de Sylvain, son père Maurice, âgé de 63 ans, décide d’affronter son histoire et son passé et entreprend de trier les rares documents photographiques et papiers en sa possession (courriers, papiers militaires de son père). Un voyage au Vietnam est même en préparation avec la mère de Sylvain. Malheureusement, Maurice BOUCHER décède d’une crise cardiaque le 6 juin 2009, un mois avant d’effectuer ce voyage que Sylvain fera finalement avec sa mère, du 22 juillet 2009 au 15 août 2009.

En 2010, Sylvain me contacte et je lui « ouvre » une page sur mon site Internet pour qu'il puisse exposer son histoire familiale. Selon Sylvain, cette page lui a été toujours d’une grande utilité dans les échanges qu'il a pu avoir avec ses différents contacts, tant en France qu’au Vietnam. Je lui laisse la parole (lettre du 6 janvier 2025) :

Pour ma grand-mère vietnamienne, les indices étaient maigres car les rares documents administratifs coloniaux que je possédais étaient très sommaires (pas de date ou de lieu de naissance, parfois un âge ou une année de naissance). Au cours de mes recherches au Vietnam, grâce à une journaliste vietnamienne devenue une amie depuis, j’ai pu diffuser par deux fois une annonce dans l’émission « perdu de vue » locale (Nhu chua hê có cuoc chia ly – Comme si l’on ne s’était jamais quitté). Cela n’a malheureusement jamais abouti.

Mes recherches se sont achevées en juin 2013 après le voyage que j’ai effectué avec ma compagne et mes trois enfants au Vietnam sur les traces de mes grands-parents, avec le sentiment d’avoir fait tout ce qui était possible pour savoir ce qu’il était advenu de ma grand-mère. Étant donné que mon fils avait entrepris des études de vietnamien à Montpellier avant de partir près de 7 mois seul au Vietnam et, en final, d'intégrer l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) à Paris, j’avais malgré tout le sentiment que le flambeau avait été transmis.

En novembre 2023, vous m’avez contacté pour m’informer que vous aviez été contacté par une personne, Alexandra M., qui pensait avoir reconnu sa grand-mère dans les photos de la partie de votre site consacrée à mon grand-père. Elle était persuadée que nous avions la même grand-mère ! Nous avons échangé pendant plusieurs mois des photos, quelques documents, des anecdotes…  Certains éléments étaient très troublants, mais au niveau administratif rien ne concordait, notamment l'année de naissance. Fin septembre 2024, après quelques péripéties, il est apparu incontestable qu’Alexandra était bien ma demi-cousine germaine et que nous avions donc la même grand-mère vietnamienne !

Pour résumer, THI HOI NGUYEN est née à Ha-Bac, district de Hà Trung, province de Thanh Hoa (Annam), le 15 juin 1926. Elle a épousé un militaire français en 1953, quitté l’Indochine en 1954 pour l’Algérie d’où elle est partie en 1962 pour la France. Elle a fini ses jours du côté de Nantes où elle est décédée en avril 2009, deux mois avant mon père. Elle a eu cinq autres enfants et dix-sept petits enfants !

Les échanges avec cette nouvelle famille se sont intensifiés et nous espérons nous voir cette année. Il est évident que vous avez largement contribué à cet extraordinaire dénouement, même si je suis conscient que celui-ci n’aurait pas pu se réaliser sans la curiosité d’Alexandra qui, un jour, a tapé sur son clavier le nom de sa grand-mère... et est tombée sur votre site.

 

René BOUCHER au 9e RIC


 
Photo très probablement prise en Indochine. René BOUCHER est accroupi, le deuxième en partant de la gauche.


La famille de René BOUCHER est originaire de Voluray dans la Nièvre. En 1933, il s'engage pour un an en devançant l’appel au 3e Régiment de zouaves à Constantine (Algérie). Il est libéré et renvoyé dans ses foyers un an plus tard, le 25 octobre 1934.

Après le front populaire, il n'y a pas beaucoup de travail dans la région et la ferme de Voluray ne permet pas de nourrir toute la famille : les trois frères BOUCHER sont obligés de se louer dans les fermes avoisinantes. René, qui n'a pas gardé un mauvais souvenir de son passage aux zouaves, décide de se rengager pour quatre ans comme 2e classe au titre du groupe d’Indochine. Affecté au RICM (Régiment d'infanterie coloniale du Maroc) à Aix-en-Provence le 4 novembre, il embarque pour l’Indochine le 7 mai 1937

Débarqué à Haïphong le 8 juin, il est affecté au 9e RIC à Hanoï. Il y sera successivement nommé soldat de 1re classe (1937), clairon-titulaire (1938) puis caporal-clairon ( 1943).

Son petit-fils, Sylvain, n'a pas retrouvé d'information précise quant à l'affectation de son grand-père au sein du 9e RIC, mais on peut supposer qu'il était au 1er bataillon, ce qui expliquerait sa participation aux combats de Langson de septembre 1940 : dans la soirée du 23 septembre, en provenance de Hanoï, le I/9e RIC arrive en renfort à Langson. Après de brefs combats qui semblent avoir été assez confus, du moins dans le souvenir du soldat BOUCHER (pilonné par l'artillerie française, officier voulant faire sauter le fort où ils avaient trouvé refuge...), son unité est faite prisonnière.

Les Japonais n'ayant pas prévu autant de prisonniers, les Français sont parqués plus qu'internés, mais sont relativement bien traités, si ce n'est des conditions sanitaires très médiocres. René et ses compagnons vont être enfermés plusieurs semaines dans un grand parc. Pour pallier à l'insuffisance du ravitaillement, les prisonniers font appel au « système D » et tuent un vieux cerf qui vivait dans le parc ; tout y a passé, jusqu'aux sabots qui ont été bouillis. Le Japon et le gouvernement de Vichy ayant fini par trouver un accord, les prisonniers français sont libérés et le soldat BOUCHER rejoint son casernement dans la citadelle de Hanoï.

Dans les années suivantes, René BOUCHER participe à plusieurs opérations de maintien de l'ordre, les indépendantistes vietnamiens profitant de la faiblesse des Français pour se renforcer et mener différentes actions. Dans cette même période, un élément l'a particulièrement marqué : deux indépendantistes vietnamiens ont été arrêtés et condamnés à mort, il est désigné pour faire partie du peloton d'exécution. René BOUCHER réussit à se faire porter pâle pour ne pas devoir exécuter ces « pauvres gens ». Pourquoi avait-il été désigné dans le peloton ? Voulait-on le mettre à l'épreuve à cause de ses sympathies pour le Parti communiste ? Était-il sur une liste rouge... ? Même si officiellement de telles listes n'ont jamais existé, pour René elles étaient bien réelles : il racontait qu'en annexe de son dossier militaire qu'il avait pu consulter, il avait vu il était inscrit que son frère Florimon (dit Gaston) BOUCHER avait déserté lors de la mobilisation en 1939 et qu'il était un communiste notoire.

Le soir du 9 mars 1945, le caporal BOUCHER est dans son domicile familial avec sa compagne et ses enfants. (Comme les RUBÈGUE, la famille BOUCHER habite route du champ de course (aujourd'hui rue Doi Can), au numéro 75 (n°3, voie 237).) Le surlendemain, après la chute de la citadelle et la reddition de l'état-major français, les Japonais parcourent la ville avec des voitures équipées de haut-parleurs, demandant aux militaires restés en ville de se rendre et annonçant que, passé un délai de 24 ou 48 heures, tous ceux qui seraient pris seraient exécutés. De crainte d'être dénoncé par un voisin et de mettre sa famille en danger, René BOUCHER préfère se rendre et il est aussitôt emprisonné dans la citadelle. Pour se nourrir les prisonniers doivent compter sur leurs familles ou, en fonction de l'humeur des Japonais, acheter des provisions à qui veut bien leur en vendre. La faiblesse des prisonniers et la prolifération des poux entraîne une épidémie de typhus dans la citadelle. BOUCHER, qui l'avait eu quelques mois auparavant, échappe à la maladie ; avec son clairon il est alors très souvent sollicité pour la sonnerie aux morts.

Autre élément qui avait touché René BOUCHER : un couple de Vietnamiens qui faisait du commerce avec les prisonniers est arrêté par les Japonais. Après avoir été battus, ils sont attachés par les poignets à une corde trop courte passée au-dessus d'une branche d'arbre, de sorte que si l'un veut se reposer l'autre doit être en extension sur la pointe des pieds. Ce supplice dura toute la journée ; ils n'ont été libérés que le soir, devenus à moitié fous.

Fin juin, René est transféré dans un camp d’internement dans la région de Hoa-Binh. Deux jours de marche avec juste une poignée de riz et quelques gorgées d'eau pour toute nourriture. La nuit est passée dans le fossé, au bord de la piste. Ceux qui sont tombés lors de cette marche forcée n'ont plus jamais été revus.

Camp au milieu de nulle part dans la jungle. Conditions de survie extrêmes. Mauvais traitements. Aucune mesure d'hygiène. Travaux forcés.

Deux prisonniers tentent une évasion. Deux jours après ils sont ramenés par des « Annamites », portés et attachés comme du gibier sur des bambous. Les Japonais leur font creuser un trou et les enterrent vivants, seule la tête dépasse du sol. Devant les prisonniers réunis, une horrible danse du sabre commence, les Japonais dansant en mimant la décapitation. Cette danse macabre dure longtemps, très longtemps. Une heure ? Deux heures ? Puis ils finissent par leur couper la tête.

Sans moustiquaires, la malaria fait des ravages. La moindre blessure peut être fatale : tétanos, gangrène... Est-ce là qu'un de ses compagnons avait dû être amputé d'une jambe ? René BOUCHER avait été chargé d'enterrer le membre coupé. Quand il racontait cette histoire, il disait, la larme à l'œil : « C'est lourd une jambe ». Comme la quasi-totalité des prisonniers de Hoah-Binh, BOUCHER qui ne pesait plus qu'une quarantaine de kilos à sa libération en gardera des séquelles jusqu'à sa mort : crises de paludismes chroniques, dysenterie. L'histoire familiale raconte qu'il aurait survécu au camp de Hoa-Binh parce qu’il était clairon : il pouvait ainsi sonner le rassemblement, le repas ou la sonnerie aux morts, ce qui le rendait, sinon indispensable, du moins utile aux Japonais et lui aurait valu un traitement de faveur toute relative.

Après sa libération, René BOUCHER est affecté, en octobre 1945, au BFC (Bataillon formant corps) du 9e RIC et nommé caporal-chef clairon le 1er janvier 1946. À noter qu'il a eu du mal à retrouver ses deux enfants qui avaient été séparés : il a dû emprunter à des amis pour payer le coût de leurs pensions aux religieux chez qui ils avaient été placés pendant sa captivité [!], et qui ont tout fait pour le dissuader de les reprendre [!!]. Avant de quitter Hanoï, il se rend à Hadông, le village de THI HOI NGUYEN et y rencontre le grand-père, l'ancien, qui lui dit que c'est mieux pour les enfants qu'ils aillent en France.

Le 9 juillet 1946, René BOUCHER et ses deux enfants, respectivement âgés de cinq et deux ans, quittent Hanoï pour Saïgon et, le 28 août, ils embarquent au Cap Saint-Jacques sur l'Ile-de-France à destination de Toulon [cf. le récit de ce voyage].