ENFANTS DE MARSOUIN ET DE BIGOR DANS L'INDOCHINE DE 1939-45


1938 - 1943 : rue du Maréchal Joffre à Hanoï

Le 26 août 1938 l'adjudant-chef Pierre MILLOUR, mon grand-père âgé de 36 ans, affecté au 9ème Régiment d'Infanterie Coloniale, embarque à Marseille à bord du Cap Padaran – un cargo mixte de la Compagnie des Chargeurs Réunis – à destination du Tonkin. Avec lui il y a ma grand-mère, Marie Anne GUENOLE, et leurs quatre fils : Pierre (Brest, 1924), Maurice (Brest, 1925), Christian (Alger, 1926) et Jacques, mon père alors âgé de 8 ans (Philippeville, 1931). Sur ce même navire se trouve la famille PLIJOUX.

Le 25 septembre 1938, Pierre MILLOUR est nommé sous-lieutenant, et est affecté à la Citadelle de Hanoï.

Le 29 septembre 1938, la famille MILLOUR débarque à Haiphong.

Le premier logement de la famille MILLOUR à Hanoï est situé boulevard Carnot. Ils déménageront ensuite pour une maison mise à disposition par l'armée située 30 rue du Maréchal Joffre, près de la porte Est de la Citadelle, juste en face l'Hôtel de la DT (Division du Tonkin), résidence du général commandant la Division du Tonkin. Il s'agit d'une maison de type coloniale à un étage, dont le rez-de-chaussée est réservé à deux tirailleurs africains, hommes à tout faire de la maisonnée. Parfois, mon grand-père doit donner de la voix, les « locataires » du rez-de-chaussée ayant le goût de la fête, et de préférence en charmante compagnie ! La maison est entourée d'un jardin immense, au moins dans les souvenirs de mon père, suffisamment pour qu'il y ait bricolé un sautoir à la perche. Dans ce jardin il y a également une petite maison pour le cuisinier vietnamien, au seul service de la famille MILLOUR.

Photo prise le 26 février 1939, soit 5 mois après l'arrivée des MILLOUR en Indochine, probablement Boulevard Carnot.

En 1939, la famille BOIDEC quitte la France à bord du Sphinx, dernier navire ayant quitté la France pour l'Indochine avant la guerre. Outre Henri BOIDEC (artillerie coloniale) et Hélène son épouse, elle est constituée d'André (1926, Lorient) et de Maryse (1931, Agen). La famille BOIDEC va également habiter rue du Maréchal Joffre : au n°77, une cinquantaine de mètres au sud de la maison des MILLOUR, en face de celle de la famille MASSIMI. Les BOIDEC vont retrouver à Hanoï la famille de Fernand MERLE, Brestois d'origine, cousin de Henri BOIDEC, qui est médecin militaire. (En 1942 Fernand MERLE, qui revient d'un séjour en Chine, est affecté au 3ème RTT à Dap-Cau ; fin 1943, il est affecté au 19ème RMIC à Haiphong, puis à Kien-An à dix kilomètres de là. A la fin de l'année 1944, il part pour l'Hôpital Lanessan de Hanoï afin d'y suivre un stage de chirurgie de guerre).

La maison mitoyenne de celle des BOIDEC, au n°79, est habitée par la famille VIEULLE composée d'un couple originaire du Sud-Ouest de la France et de leur fille de l'âge de mon père. M. VIEULLE est également militaire (lieutenant en 1945). D'après mon père, Mme VIEULLE était couturière, et même la couturière de la sœur de BAO-DAI.

Photo des maisons n°77 (à gauche) et 79 (à droite) rue du Maréchal Joffre, prise en 1953 par un militaire français. La maison du n°30 de cette même rue, qui était entièrement occupée par la famille MILLOUR, était très semblable à l'ensemble de ces deux maisons. (Photo communiquée par André BOIDEC)

Le 8 juin 1940, à Hanoi, naît Marie-France, dernier enfant de la famille MILLOUR, et seule fille.

Les enfants MILLOUR et BOIDEC fréquentent le lycée Albert Sarraut. En 1939 mon oncle Pierre est en 3ème A ; dans sa classe il y a François-Xavier ORTOLI, futur ministre de Georges POMPIDOU et président de la Commission des Communautés européennes, ainsi que LÊ THAN KHOI qui sera professeur émérite à la Sorbonne ; il y a également Claudie, la fille de Claude BEAUCARNOT, Directeur Général des Tuileries de l'Indochine, chargé de cours à l'école des Beaux Arts d'Hanoï. [Cf. la photo de classe pour la liste des autres élèves de la classe].

En 1942, mon père Jacques MILLOUR, Jacquy pour ses copains, entre en classe de 6ème A, ainsi que Maryse BOIDEC (6ème A1). Il suit par ailleurs à l'Eglise des Bienheureux Martyrs, dirigée par le père CAILLON, les cours de catéchisme de Mme LEFEBVRE d'ARGENCÉ [dont le mari participera à la défense de la Citadelle].

Cette année-là, il y avait également en classe de 6ème au lycée Albert Sarraut : Louis BLANC, Jacqueline BONNET, CAO XUAN THAN, Paule CAPARROS, Mariette DAVID, Madeleine DE FAJOLE, Georgette DELEVAUX, DINH XUAN THUAN, Henri FAYET, Georges FERAUD, Simone FERLANDE, Francis GARCIN, Renée GARNIER, Roger GAUTHIER, Catherine GIVANANGELIS, Christiane GUILLAUME, Louis IRIBARNE, KE CHU CHEONG, Yves LE COZ, Goulven LE GAC, Annick LE GALL, Jean-Claude LE MEILLOUR, MAI THI MINH TAM, Jeannette MARTIN, Joseph MARTIN, Georges MIEZE, Jocelyne MORESCO, NGUYEN BAO TRI, NGUYEN HUU TIEN, NGUYEN THUY VAN, Pierre OBRECHT, Marie-Thérèse ORTOLI, Janine PARENT, Jean-Jacques PERNES, Antoine POUVALCHY, Bernard PRUGNAT, Yolande ROSMAN, William SIXTE, TSAN TEH KIN, Guy VOLNAY.


Lycée Albert Sarraut
Photo de classe de Jacques MILLOUR

  Lycée Albert Sarraut
Photo de classe de Maurice MILLOUR

Lycée Albert Sarraut
Photo de classe de Pierre MILLOUR

En 1942 et 1943, Pierre, le fils aîné de la famille MILLOUR, prépare Saint-Cyr au lycée de Dalat (Cochinchine) ; en 1944 il entre à l'Ecole Militaire de Tong (Cyr, Promo 44).

André BOIDEC, qui est donc voisin des enfants MILLOUR, vient régulièrement jouer dans leur jardin (selon ses propres dires il était « très souvent fourré chez eux »). Un de leurs jeux consiste à grimper dans les banians, arbres immenses, pour en taillader le tronc et en extraire une sève ressemblant à du caoutchouc, puis la faire couler dans une feuille qui, une fois roulée, devient une balle aux rebonds extraordinaires. [La sève des banians sert à la réalisation de balles de cricket]. Il y avait notamment un de ces banians du coté de l'Hôpital Lanessan.

L'adolescence se prête volontiers à l'exercice du sport et aux activités de plein air, préconisés par le Maréchal en France et par l'Amiral DECOUX en Indochine :

Parmi les autres membres du cercle sportif de Hanoï, on pouvait noter d'autres spécialistes du plongeon comme Guy BARILLET, Francis VIDAL ou Guy MAUMUS, le fils de Mme MAUMUS, professeur de mathématiques au lycée Albert Sarraut.

André BOIDEC est au premier rang, au centre de la photo.
Sur la photo on reconnait également : Paul CHAMODOT, chef de la Patrouille des Hirondelles, Francis MOREAU, Joseph BERGER, Guy GUILLAUME.



La troupe de scouts au complet

(Photos communiquées par André BOIDEC)

Les frères MILLOUR et leurs copains avaient également l'habitude de prendre leurs vélos pour essayer de trouver dans les villages annamites des gamins à défier dans des parties de foot.

La guerre n'est cependant pas très loin : les combats aériens qu'ils observent lors des alertes aériennes, depuis les tranchées sensées les abriter, sont là pour le leur rappeler. André BOIDEC se souvenait en particulier d'une de ces alertes au cours de laquelle un appareil américain avait été abattu par la chasse ou la DCA japonaise : avec Maurice CAMPANA qui l'accompagnait ce jour-là, ils avaient rejoint l'épave de l'avion avant les Japonais, et récupéré les papiers du pilote qui avaient été remis à l'ambassade d'un pays neutre. D'après André BOIDEC, le physique un peu particulier du pilote américain – il était en effet rouquin, et peut-être même barbu – avait permis à des habitants de Hanoï de l'identifier comme étant un pilote qui avait fréquenté l'aérodrome de Gia Lam avant la guerre.

Mon père se souvenait également, à l'été 1945, alors que la famine régnait au Tonkin, d'un jeune adolescent « annamite », qui en provenance du quartier indochinois avait franchi la ligne de chemin de fer dans l'espoir de chaparder quelque nourriture aux Français ou aux Japonais, et qui avait été pris à voler par des soldats japonais : ils l'avaient attaché en bordure de la rue du Maréchal Joffre, et toute la nuit s'étaient entraînés sur lui avec leurs baïonnettes. Au matin, un officier lui avait donné le coup de grâce avec son revolver.

Habitent également rue de Maréchal Joffre, outre les familles MILLOUR (n°30), BOIDEC (n°77) et VIEULLE (n°79), les familles du général MASSIMI, de Philippe PÉAN (un « Breton de Rennes ») et de François-Xavier ORTOLI, dont les sœurs étaient très amies de Michèle BOSQUIN, la future femme d'André BOIDEC.

Le plan suivant a été réalisé à partir du plan Madrolle de Hanoï de 1932 et d'un autre plan communiqué par Michele PALAUD (cf. http://indochine45.monsite-orange.fr, complétés à partir de diverses sources, et notamment les souvenirs d'anciens habitants, dont mon père et M. André BOIDEC. Il ne peut pas être reproduit sans mon autorisation préalable.

 Plan des quartiers avoisinant la Citadelle de Hanoï

Image Haute résolution


1944-1945 : Le TAM DAO

Janvier 1944 : suite aux bombardements de Hanoi de décembre 1943, il est décidé de « délocaliser » les établissements scolaires de Hanoï dans la campagne, sur les plages ou les montagnes. Une partie des classes du lycée Albert Sarraut se retrouve au Tam Dao : les cours ont lieu dans les locaux de la mission tenue par le Père GALLEGO, le curé du Tam Dao, d'origine espagnole ; les pensionnaires sont logés dans les annexes d'un grand hôtel.

Les familles MILLOUR et BOIDEC se retrouvent ainsi à la station d'altitude du Tam Dao, au moins pour les femmes et enfants, les maris, qui assurent leur service à la Citadelle, continuant d'habiter rue du Maréchal Joffre. Les week-ends il leur arrive de rejoindre leurs familles. La famille MILLOUR habite dans une des villas de la station d'altitude ; la famille BOIDEC est logée chez les parents de Monique DASSIER, l'une des meilleures amies d'André (« la plus belle fille de la classe »). M. DASSIER, le père de Monique, était le représentant de Ford pour toute l'Indochine.

La famille du général ALESSANDRI est également au Tam-Dao. Ses deux filles, surnommées « Cocotte » (Nicole) et « Didine », sont amies de Monique DASSIER et d'André BOIDEC.

C'est au Tam-Dao qu'André BOIDEC rencontre Michèle BOSQUIN qu'il épousera en 1950.

 

Photo de Michèle BOSQUIN communiquée par M. André BOIDEC.

Photo prise vers 1940, Michèle doit avoir une douzaine d'année (née à Hué le 14 juillet 1928).

Les souvenirs de mon père concernant cette période au Tam Dao sont moins sentimentaux ! Il se souvenait par exemple d'un de ses camarades de classe dénommé RIVIÈRE, dont la spécialité était d'aller ramasser des petites couleuvres d'eau dans le lac vert, pour, pendant la messe dominicale, les glisser dans les poches des camarades, voir même dans le col des filles, ce qui n'était pas sans mettre un peu d'ambiance, au grand dam du père GALLEGO !

Il se souvenait également que son frère Maurice s'était battu avec Gilbert FAYET, un ami de Maryse BOIDEC. FAYET, qui a laissé le souvenir de quelqu'un aimant « faire le coq » auprès des copines, était considéré comme le meilleur en boxe du Tam Dao ; Maurice qui avait eu le « choix des armes » s'était prononcé pour la boxe à poings nus, et avait eu le dessus sur FAYET. Pour mon père, les raisons de ce combat étaient assez obscures [à noter que je n'ai pas réussi à recouper ce souvenir de mon père auprès d'autres anciens élèves du Tam Dao], mais il se pourrait que Maurice ait voulu venger l'affront subi par son copain Dominique PIERRINI : d'aucuns se souviennent en effet, comme Paul CASALTA ou Adrien MILLIES-LACROIX, d'une bagarre entre PIERRINI et FAYET qui s'était déroulée dans le petit stade du Tam Dao devant 30 ou 40 spectateurs. Bien que certains donnaient Dominique PIERRINI vainqueur, le combat fut de courte durée en faveur de Gilbert FAYET, PIERRINI se retrouvant au sol au bout d'une trentaine de secondes, avec ses lunettes cassées. [Les trois protagonistes, Gilbert FAYET, Dominique PIERRINI et Maurice, firent partie du groupe de lycéens qui suivit leur professeur M. NER dans la brousse depuis le Tam Dao – cf. la page consacrée à ces évènements : Sergent Maurice MILLOUR].

Mon père s'était lui-même battu avec un frère de ce FAYET, il s'agissait de Henri FAYET. Ce combat, qui cette fois-ci avait été en faveur de la famille FAYET, s'était déroulé à Hanoï devant le lycée Albert Sarraut, dans l'allée des pousse-pousse.

A noter que dans la promotion 1944 de Saint-Cyr à Tong, où Pierre MILLOUR est élève officier, on trouve un troisième frère FAYET.

Mars 1945

Le 8 mars, le lieutenant VIEULLE est chargé par le général SABATTIER, commandant la Division du Tonkin, d'établir dans la précipitation son quartier général de campagne à Phu Doan, à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Hanoï sur la route de Tuyen Quang.

A Tong, Pierre MILLOUR (le fils), comme ses camarades de la promotion 1944 de Saint-Cyr, est en stage dans un corps de troupe. Le 9 mars, ils assument les fonctions d'un poste de police. Ils seront oubliés sur place, ignorant le repli des troupes françaises. D'après le témoignage de Jean de HEAULME de BOUTSOCQ : Abandonnés sans le savoir dans la place déclarée « ville ouverte », la promotion Cyr 44 : Jacques BAZIN, Paul BERTAUX, Jean COURTOUX, Mathieu FAYET, Jean de HEAULME, Henri HOAREAU, Georges JOLLE, Pierre MILLOUR, Gilbert MONNET, Michel NURET, s'est retrouvée prisonnière avec un tué – MONNET – et quatre blessés – dont COURTOUX, FAYET et HOAREAU –, les Japonais ayant ouvert le feu sur tout ce qui apparaissait parmi les légionnaires qui se trouvaient là. Mathieu FAYET, qui avait été laissé pour mort sur le terrain suite à l'attaque japonaise, ne fut secouru que tard dans la nuit par de HEAULME. Fin mars, Pierre MILLOUR est dirigé sur la Citadelle de Hanoï.

A Lanessan, le médecin-capitaine Fernand MERLE, jeune stagiaire en chirurgie de guerre, opère tout au long de la nuit  avec le professeur médecin lieutenant-colonel MONTAGNÉ. Le 10 mars, à 18 heures, les personnels de l'hôpital sont autorisés par les Japonais à se rendre à la Citadelle afin d'y relever les nombreux blessés.

Au Tam Dao, Maurice MILLOUR a pris la brousse (cf. la page qui lui est consacrée : Sergent Maurice MILLOUR).

Après la prise de la Citadelle de Hanoï par les Japonais (cf. le récit de ces évènements : Hanoï, le 9 mars 1945), ses défenseurs y sont emprisonnés. Le 25 avril 1945, le lieutenant Henri BOIDEC écrit une lettre à son épouse – lettre tamponnée par la censure japonaise – indiquant qu'il est « voisin de lit avec MILLOUR [et qu'ils s'arrangent] tous deux pour faire paraître le temps moins long ». A cette date, la famille BOIDEC loge à l'Hôtel Métropole au Tam Dao. Mme BOIDEC envisage de redescendre à Hanoi pour y loger chez Mme BEZACIER. [M. Louis BEZACIER occupe depuis 1935 le poste de Conservateur des monuments du Tonkin, puis du Centre-Vietnam. Il seconda Marcel NER dans l'étude des Chams et des Malais de Battambang et de Pursat].

La famille BOIDEC a finalement rejoint Hanoi en compagnie de Mme POUDEVIGNE, la femme du médecin du 9ème RIC qui était présent dans la Citadelle lors des combats [et dont un des fils a été en classe avec mon père]. Elle est dans un premier temps logée chez M. François MARTIN, le Chef de Secteur d'Air France à Hanoi. Quelques jours après l'arrivée de la famille BOIDEC, M. MARTIN, qui était membre d'un réseau de renseignement civil en faveur des alliés, est arrêté par la Kempetaï (la gendarmerie japonaise). Après avoir été sauvagement torturé (écorché, cellule enduite de gros sel, lit incliné empêchant le sommeil, membres déboîtés...), M. MARTIN décédera finalement le 12 mai du typhus. [Voir le récit de ces derniers évènements et la photo de M. MARTIN dans la brochure « L'histoire oubliée de l'Indochine Française et son rôle pendant la période 39-45 » du Musée de la Résistance et de la Déportation d'Angoulème]. La famille BOIDEC est alors successivement expulsée et relogée chez plusieurs familles dans le centre ville, et ce jusqu'à l'arrivée des Chinois. [A partir du 9 septembre, arrivée à Hanoi des troupes du général Lou Han].

La famille MILLOUR qui se trouvait encore au Tam Dao – à savoir ma grand-mère et ses trois plus jeunes enfants, Christian, Jacques et Marie-France – regagne également Hanoi. En arrivant rue du Maréchal Joffre, elle découvre que sa maison a été pillée et dévastée, et qu'elle n'est plus habitable. A partir du 10 mai (jeudi de l'Ascension) et avec l'autorisation des autorités japonaises, elle trouve abri chez les VIEULLE, au sous-sol de leur maison.

La maison des BOIDEC est alors occupée par la famille du Dr Fernand MERLE. Mon père se souvenait que celui-ci, qui était par ailleurs un excellent violoniste, jouait de la scie musicale.

Le 5 août, et ce jusqu'au 4 septembre 1945, les deux Pierre MILLOUR (père et fils) sont envoyés par les Japonais dans un camp de travail au Tam Dao. La mission de ce camp de travail est l'abattage des arbres, nombreux dans les forêts avoisinant le Tam Dao, afin d'approvisionner les trains japonais en combustible.

Le lieutenant BOIDEC, comme la grande majorité des militaires français enfermés dans la Citadelle, est envoyé dans l'un des camps de travail de Hoa Binh.

Le TAM DAO de l'après 9 mars

De même que les familles BOIDEC et MILLOUR, dans les semaines qui suivent le 9 mars 1945, la majorité des français quittent le Tam Dao pour Hanoi. Il ne reste sur place que quelques familles françaises, environ cent à cent vingt personnes, qui n'ont pas (ou plus) de logement à Hanoi ; parmi elles, plusieurs familles d'enseignants et de réfugiés de la région. Toutes ces familles sont invitées à se regrouper dans les villas du centre de la station d'altitude, à proximité du poste que les Japonais y ont installé. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un camp de prisonniers, mais d'un périmètre précisément délimité, dont il est interdit de sortir.

La routine s'installe, jusqu'au 16 juillet 1945. La quarantaine de soldats japonais qui est chargée de la surveillance de la station a été relevée il y a quelques jours ; ils connaissent encore assez mal les lieux.

Le 16 juillet, vers 06h00, le Viet-Minh lance une attaque contre le poste japonais du Tam Dao. L'effet de surprise espéré ne joue pas : la fusillade se prolonge toute la journée, ponctuée de rafales de mitrailleuses et d'explosions de grenades. En début de nuit, vers 22h00, les combattants viet-minhs se sont rendu maîtres du poste japonais qui semble avoir été abandonné par ses défenseurs. Les tirs d'armes automatiques se déplacent en direction de la zone de ravins qui descendent vers Vinh-Yen.

17 juillet : le Viet-Minh est maître de la station. Une chasse aux Japonais s’organise : un mort près des courts de tennis. Le jour suivant, la majorité des Viet-Minhs se retire, emmenant leurs blessés sur des civières.

Au matin du 19 juillet, le calme est revenu, il ne reste qu’un très petit nombre de Viet-Minhs dans la station d'altitude. Dans le courant de l'après-midi, le bruit court dans la petite communauté française que les Japonais se préparent à remonter au Tam Dao. Les Viet-Minhs prétendent qu’ils ont barré la route et que les Japonais ne parviendront pas à reprendre la station. Néanmoins, ils proposent aux Français de partir avec eux. 

Confirmation le 20 juillet matin du fait que les Japonais sont en train de revenir. Un certain nombre de familles se décident à partir avec les Viet-Minhs. Parmi elles, les BERNARD (enseignants sans enfants), les RÉMOVILLE (ex. résident à Vinh Yen)... D'autres font le choix d'attendre le retour des Japonais (familles avec enfants en bas âge...). Dans le courant de l'après-midi, les Japonais sont effectivement de retour. Ils s'installent à l’Hôtel de la Cascade d’argent, reprennent le contrôle de la station... Les familles françaises qui ont pris le risque de rester n’en mènent pas large.

Le 21 juillet, vers 10h00, les hommes sont convoqués à l'Hôtel de la Cascade d’argent. Ils s'attendent au pire, qui ne se produit pas : le commandant japonais annonce l’évacuation complète de la station. En début d'après-midi, départ en camions et sous escorte pour Vinh Yen des familles françaises ; une valise par personne. A la gare de Vinh Yen elles embarquent pour Hanoi dans un train constitué de wagons de quatrième classe. Vers 18h00 : arrivée à Hanoi et transfert des familles dans des hôtels de la capitale tonkinoise (Hôtel de France...). 

L'attaque du Tam Dao est parfois présentée comme le principal fait d'armes de la résistance viet-minh contre l'armée japonaise. Le témoignage précédent relativise tant la portée militaire de cet évènement que son efficacité. Il est en phase avec l'évocation qu'en fait Philippe GRANDJEAN dans son livre « L'Indochine face au Japon, 1940-1945. Decoux - de Gaulle, un malentendu fatal » :

Le Viet-Minh a très bien compris que l'armée nippone « objectivement » travaille pour lui, qu'elle est encore très forte, mais que, bientôt, elle sera hors jeu. Quoique théoriquement ennemie du « fascisme » japonais, il se garde bien de s'y frotter. En dehors de très modestes destructions et embuscades avec la collaboration de parachutistes américains, son fait d’armes consiste en l’attaque péniblement menée par 500 assaillants contre le poste japonais du Tam Dao, station d’altitude où résidaient encore quelques familles françaises. A douze contre un les attaquants mettent plus de vingt-quatre heures à venir à bout des quarante hommes du poste, dont huit seront massacrés.

Les Français qui avaient pris le risque d'accompagner les Viet-Minhs marchèrent pendant plusieurs jours en direction de la Chine vers le village de Tân Trào, principale base du Viet-Minh jusqu'en août 1945, ne sachant pas de quelle manière ils allaient être finalement traités. Ils furent libérés quelques semaines plus tard, après la capitulation du Japon, ayant été semble-t-il relativement bien traités ; Hô Chi Minh, en tant que fin politique, ayant naturellement bien compris l'avantage qu'il pourrait tirer de leurs témoignages.

La publication « La vérité sur le Viet-Nam » de La Bibliothèque Française parue vers 1947, même s'il s'agit d'un ouvrage au ton général visiblement assez partial [on notera par exemple que le présent article ne fait aucune mention de la centaine de Français qui n'a pas souhaité être « libérée » par le Viet-Minh], donne quelques précisions sur l'aventure de ces Français, notamment au travers de la « Lettre aux amis de Hanoi » de Maurice et Yvonne BERNARD :

Libération de Français

Quelques Français, plus heureux que leurs compatriotes, se trouvent au Tam Dao, petite station d'altitude de la province du Thai-Nguyen, sous la garde du poste japonais. Le 16 juillet, le Viet-Minh attaque le poste et réussit à délivrer une vingtaine des Français qui y sont retenus prisonniers. Ces Français seront pris en charge par les Comités de la « région affranchie » et soustraits au danger japonais. Deux de ces Français libérés, Maurice et Yvonne BERNARD, dans leur « Lettre aux amis de Hanoi », ont donné de leur aventure un récit particulièrement émouvant et qui vaut que l’on s’y arrête.

« Le Viet-Minh ! C’est de lui que je veux vous parler, soit pour assouvir une curiosité avide comme l’était la nôtre, soit pour détruire les malentendus et les préjugés – c’est le cas du plus grand nombre. Les Viet-Minhs ne sont pas des pirates, ni des gens qui détestent les Français, mais seulement des hommes qui détestent le fascisme et veulent délivrer leur pays du joug japonais. C’est l’élément le plus vivant, le plus sincère d’un pays en pleine activité et en pleine vigueur.

De la charbonnière, première étape à quelques kilomètres de X…, comme on nous avait logé dans une paillote en pleine forêt, quel ne fut pas notre ahurissement d’entendre grelotter un téléphone de campagne et d'apprendre qu’on se souciait d’organiser notre voyage…

Le matin, au rassemblement, quelques chants bien scandés marquent l'appel des combattants… Equipements de fortune, disparates, sans doute, des mousquets d’allure mélodramatique, à la Valmy, voisinent avec des Sten et des Bren 43 ; beaucoup de loques et de pieds nus, mais des hommes durs, dont la résolution éclate dans le regard…

A D…, nous trouvons toujours le même enthousiasme pour la cause, les mêmes regards discrets, la sympathie franchement offerte. Nous avons su par la suite que la sollicitude des chefs s’inquiétait de savoir si la population se montrait toujours assez cordiale ; nous pouvons ici les assurer que jamais la cordialité ne s’est démentie un instant. Et toujours nous touchent les soins qu’on prend pour assurer parfaitement notre sécurité : partout des jeunes guerriers veillent, l’arme au bras, on nous cache en pleine forêt à la première alerte, on signale de très loin tout passage suspect, on nous fait souvent changer de domicile jusqu’à ce qu'enfin nous soyons parvenus au cœur de la région affranchie, où l’on veille toujours, mais où toutes les nuits sont calmes et d’où toutes les surprises sont bannies, sauf les bonnes…

Jamais je n'oublierai la soirée qui nous réunit hier soir. M. VAN, le chef qui, jusqu'ici, nous semble avoir le plus d'autorité et la plus vaste expérience, nous a dit, en des phrases simples et énergiques, les longs efforts que le Viet-Minh a faits en vain pour entrer en rapport avec les Français et se faire comprendre d'eux. Malheureusement, il s'adressait alors à une administration impérialiste qui ne répondait qu’en redoublant de fermeté dans les répressions policières. La masse des Français restait inavertie et les efforts d'un groupe de gens sympathisants étaient frappés d’impuissance…

Nous avons conscience de remplire une tâche urgente en demandant instamment aux Français demeurés à Hanoi ou ailleurs, dans l'Indochine non encore affranchie, de s’éveiller à ces réalités. Nous souhaitons de tout notre cœur que, à l’heure de ces derniers combats, ceux-ci ne soient pas entachés de gestes qui terniraient l'histoire des relations franco-annamites. Nous affirmons que le Viet-Minh tient à ce que se développent des liens amicaux, à ce que s’intensifient les échanges commerciaux, techniques, culturels avec notre pays, afin que la libération de l’Indochine soit l’aube d'une amitié nouvelle et vraiment humaine, le bien le plus précieux pour les hommes de bonne volonté de tous les pays ».

23 juillet 1945. Maurice et Yvonne BERNARD,ex-professeurs au lycée Albert Sarraut.

Ce groupe de Français libérés devait adresser au Comité provisoire de la « région affranchie » la motion de remerciements suivante :

« Le groupe des Français qui ont pu rejoindre la région affranchie vous exprime d’abord sa vive reconnaissance pour l’accueil cordial et l’aide qu’il a trouvés auprès des membres du Viet-Minh et son admiration pour l'esprit nouveau qui les anime.

Nous sommes très heureux de nous trouver enfin libres au milieu de ces groupes parfaitement organisés, dont la sympathie et l'esprit d'hospitalité ne sont jamais démentis.

Comme vous le demandez, nous vous exprimons brièvement nos désirs : les familles REMOVILLE, BOYER, DUZER et BERNARD voudraient, si possible, rejoindre la Chine en vue d’un rapatriement. Après contact avec les autorités consulaires de Chine, les hommes valides de ces familles ont l’intention de se mettre à la disposition des troupes anti-fascistes d'Indochine. Quant à F. et Y. d’ARGENCÉ [ probablement François et René-Yvon, fils du lieutenant-colonel Marc LEFEBVRE d’ARGENCÉ] et à LACOSTE, dont les familles sont restées en Indochine occupée, ils désirent rejoindre le plus tôt possible un groupe européen combattant les Japonais.

Avec nos sincères remerciements, nous vous prions d’accepter nos salutations bien cordiales et les vœux que nous formons pour l'achèvement de votre œuvre ».

le 23 juillet 1945.


Epilogue

En juin 1945, Maurice MILLOUR a rejoint Calcutta et est recruté dans la DGER. Il est aéroporté au Laos en septembre 1945 (cf. la page qui lui est consacrée : Sergent Maurice MILLOUR).

Fin août 1945 mon père, Jacques MILLOUR, est opéré de l'appendicite par un médecin japonais, avec comme résultat un début d'infection. Sur les conseils du médecin-commandant TONNERRE (5ème REI), la famille MILLOUR consulte le Pr HUARD qui ré-opére mon père dans sa clinique. Lorsque début septembre les Chinois rentrent dans Hanoi, il est toujours hospitalisé.

La capitulation japonaise est signée le 2 septembre 1945. Les prisonniers français ne sont cependant pas immédiatement libérés, mais restent sous la « protection » de leurs gardiens japonais. 

Le lieutenant Pierre MILLOUR est libéré le 18 septembre 1945. En février 1946 il est affecté au BFC (Bataillon Formant Corps) du 19ème RIC, sous les ordres du Chef de Bataillon JACOBI. Il est ensuite dirigé pour servir en Cochinchine (en renfort avec le BFC du 19ème RIC). Il arrive à Saigon le 7 avril 1946.

Pierre MILLOUR (le fils), qui a également été libéré, est nommé sous-lieutenant. De novembre 1945 à septembre 1946 il participe aux combats contre les forces du Viêt-Minh dans la Plaine des Joncs (delta du Mékong).

Les prisonniers des camps de Hoa Binh sont eux aussi libérés et ramenés à Hanoi. Beaucoup sont dans un triste état : paludisme, amibiase, ou béribéri comme le lieutenant BOIDEC. Après sa libération, la famille BOIDEC regagne son logement de la rue du maréchal Joffre. [Nota. Il ne semble pas qu'à cette époque les familles BOIDEC et MILLOUR se soient retrouvées simultanément dans les maisons de la rue du maréchal Joffre : ni André BOIDEC, ni mon père ne s'en souvenaient. La famille BOIDEC ne s'y serait donc réinstallée qu'après le départ des MILLOUR pour Saigon ; et pourtant, André BOIDEC se souvenait très bien de fêtes organisées dans ces maisons en l'honneur de l'arrivée des militaires de la 9ème DIC, et donc avant que la famille MILLOUR ne quitte Hanoi, puisque le 22 mars elle y était encore comme l'atteste la photo ci-dessous...].

En octobre 1945 Christian MILLOUR s'engage dans le 21ème RIC. Il combat le Viêt-Minh dans le delta du Fleuve Rouge et est nommé sergent au feu. Il rentrera en France en septembre 1947.

Fin 1945, le médecin-capitaine Fernand MERLE rejoint le Groupement QUILICHINI à Tsao-Pa. Sa famille part pour Saigon où elle attendra pendant de longs mois, dans les dortoirs d'une maternité de Cholon, une place dans la cale d'un liberty-ship pour Marseille.

Le 18 mars 1946, vers 15h00, le général LECLERC pénètre dans Hanoi avec des éléments de la 9ème DIC et de la 2ème DB. Rue Paul Bert, Michèle BOSQUIN, comme la quasi-totalité de la population « française » d'Hanoi, assiste à leur arrivée.

Le 22 mars à Hanoi : cérémonie commune de dépôt de gerbes au monument aux morts français et vietnamiens en présence du général LECLERC et de VO NGUYEN GIAP. Le porte drapeau est mon grand-père, le lieutenant Pierre MILLOUR.



22 mars 1946 à Hanoi : dépôt de gerbes au monument aux morts français et vietnamiens.

André BOIDEC, qui est alors âgé de vingt ans, est appelé au Régiment de Marche du Tchad (2ème DB). Un mois et demi après son incorporation, André rechute d'une dysenterie amibienne qu'il avait contractée lors d'un précédent séjour en Chine, et est de ce fait réformé temporaire. Depuis Hanoi, où reste sa famille, il rejoint Haiphong en convoi pour embarquement à bord du croiseur Suffren, à destination du Cap Saint-Jacques où il embarque à bord du paquebot Pasteur pour être rapatrié sanitaire en France ; il débarque début 1947 à Toulon. En 1950, André BOIDEC épousera Michèle BOSQUIN, son premier amour du Tam Dao.

Le 28 août 1946, mes grands-parents Pierre et Marie Anne MILLOUR, accompagnés de leur fils Pierre, de Jacques (mon père) et de leur fille Marie-France, embarquent à bord du paquebot Ile de France à destination de la métropole. L'état de santé de Jacques, qui suite à son opération souffre de rhumatismes articulaires aigus, fait qu'ils sont prioritaires pour le rapatriement vers la métropole. Sur ce même paquebot transformé en transport de troupe se trouvent également :

A l'entrée du Canal de Suez, l'Ile de France dut attendre que deux remorqueurs puissants viennent l'aider à manœuvrer sa masse de 45 000 tonnes : jamais encore un navire d'un tel tonnage ne l'avait emprunté. La masse énorme du paquebot l'empêchait en effet d'utiliser ses machines, car celles-ci risquaient de provoquer des remous pouvant perturber dangereusement le lit du canal. Les deux remorqueurs traînaient lentement le paquebot, évitant de trop serrer les deux rives, lorsqu'une des amarres céda et que le navire, entraîné par son inertie, se planta dans le sable en donnant une forte gîte. Les haut-parleurs se mirent à hurler pour disperser les passagers qui s'étaient tous agglutinés à tribord pour assister au spectacle ; sur la berge, des soldats anglais s'agitaient avec stupéfaction. Après plusieurs manœuvres, l'Ile de France reprit sa route jusqu'au lac Timsah, pour faire une très courte escale à Ismaïlia, avant d'emprunter la seconde partie du canal, entre les hautes berges de sable fréquentées par de longues caravanes de chameaux, et atteindre Port-Saïd, porte de la Méditerranée. L'Ile de France emprunta ensuite le Détroit de Messine, puis les Bouches de Bonifacio et enfin Toulon, où ses passagers débarquèrent le 17 septembre 1946.